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Michel de Montaigne, "Des Cannibales", Essais, Questions

dimanche 12 avril 2020, par Corinne Godmer

Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Ci-dessous, une proposition pour le texte "Des cannibales" (Chapitre 31 des Essais) de Montaigne. Pour le texte lui-même, c’est sur cette page

Bonne lecture et bon travail.

Repérer et reformuler la thèse du « passage

La thèse est énoncée dès la première phrase de cet extrait : « Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Montaigne y marque le début d’une pensée qu’il va maintenant développer et nous indique, d’une part, une prise de position envers des peuples dits « barbares et sauvages » et, d’autre part, l’importance de relativiser. Montaigne réfléchit ainsi autour de l’opposition entre nature et culture et oppose le monde barbare (à peine découvert et déjà jugé) au monde civilisé (celui dans lequel il vit). Ce qui est barbare, sauvage, c’est ainsi ce que nous ne connaissons pas, ce qui nous fait peur, en un mot, la différence. Sans nous interroger sur nos propres coutumes, mœurs, qui peuvent, elles aussi, apparaître comme étranges à d’autres peuples.
Nouvelle reprise de sa thèse, « il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usages du pays où nous sommes » où Montaigne insiste sur l’idée que nous sommes conditionnés par notre époque, nos mœurs, nos coutumes et considérons celles-ci comme étant de droit. Toute autre culture nous semble sauvage car différente ce que nous connaissons mais cela ne nous rend pas plus sages. Nous manifestons en fait un esprit fermé et de l’ethnocentrisme.

Étudier le rôle de la polysémie dans l’argumentation

Les mots « barbares » et « sauvages » sont employés pour désigner des étrangers dont les Européens découvrent les coutumes.
Le mot « barbare », accolé au mot « sauvage », renvoie à ce qui est cruel, voire sanguinaire, dans ces habitudes de vies que les Européens ne connaissent pas. Montaigne lie le constat de ses pairs à la sauvagerie mais distingue ensuite les deux mots.
Le terme « barbare » est d’abord un adjectif qui renvoie aux coutumes, puis il est décliné sous forme nominale, la « barbarie » : « Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Le mot « barbarie » s’oppose alors à la civilisation. Montaigne joue ici sur le sens de la relativité, en déclinant l’idée de la cruauté vers les habitudes d’une cité, relatives donc.
Le mot « sauvage » est quant à lui renvoyé au sens de naturel, ce qui pousse à l’état naturel. Il désigne alors des fruits, des produits de la nature. Cette même nature a été abîmée par l’homme, dit civilisé. En marquant un glissement du premier sens du mot au deuxième, Montaigne permet de lier l’opposition entre « sauvages » et civilisés à celle de « sauvage » et d’industrielle ou malmenée. Il croise alors la différence des civilisations à celle du rapport à la nature. La civilisation des Européens, en touchant à la nature, aux hommes, aux civilisations premières, les a tirés de leur nature, de leur état primaire et sauvage. Mais les a, également, pervertis. Les Européens ont, dès lors, modifié le naturel en sauvage, en voulant le dominer : « Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. ». Montaigne établit donc une comparaison entre les deux sens du mot « sauvage », celui qui vit dans un monde éloigné du progrès, dont les coutumes semblent choquantes, celui qui vit dans un monde plus moderne mais qu’il a perverti.
En jouant sur la polysémie des mots, Montaigne autorise la variation des points de vue, pour ne pas que le lecteur émette un jugement par trop rapide, pour qu’il relativise et examine ce que les mots de nature, culture, sauvage et civilisé peuvent désigner, au-delà du premier sens. En croisant les occurrences et les sens, Montaigne multiplie ainsi la possibilité pour le lecteur d’accroître sa réflexion.

Fonction de l’exemple dans l’argumentation

L’argumentation, l’énonciation, les connecteurs logiques
L’énonciation, la place du narrateur dans son propre discours, se remarque dans les expressions suivantes : « Or je trouve », « pour revenir à mon propos », « à ce qu’on m’en a rapporté ». Ces expressions permettent au narrateur d’exprimer sa pensée.
Des connecteurs logiques structurent l’argumentation « sinon que », « comme de vrai ». Ces connecteurs établissent une opposition à la proposition précédente. Autre connecteur, « il semble que », qui marque lui une concession, aussitôt réfutée. Il s’agit ici de donner l’argument de l’autre pour mieux le dénoncer.
L’énonciation peut cependant être plus directe « il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation », « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », « nous n’avons d’autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usances du pays où nous sommes ». Le narrateur exprime ici directement sa pensée. Mais ces propos sont encadrés de connecteurs logiques qui organisent progressivement l’argumentation. Ils établissent des liaisons, des oppositions, entre différentes propositions, et permettent à la pensée d’évoluer et de se dérouler selon un fil progressif et structuré.

L’exemple
L’exemple permet également d’appuyer l’argumentation. Lorsque Montaigne énonce sa thèse finale qui joue sur la polysémie du mot « sauvage », « nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits », l’exemple permet de décliner dans un autre sens le terme « sauvages » en introduisant l’idée du naturel (« nature »). Il permet dès lors d’illustrer ce nouveau sens, de le développer et de lui donner d’autres applications. Si « sauvage » renvoie maintenant à nature, comme les fruits, alors une nouvelle comparaison s’installe et permet à l’argumentation de progresser. L’argumentation, en utilisant des exemples, illustre, explique et permet de visualiser un sens plus caché, plus abstrait. L’exemple permet également à Montaigne d’établir des comparaisons, de mettre en vis-à-vis, par exemple, la sauvagerie de l’homme moderne et la sauvagerie de l’homme dit primitif.


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