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Victor Hugo, "Ruy Blas", Acte II, scène 2, analyse détaillée

mardi 28 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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RUY BLAS - Victor Hugo

Acte II - Scène II - LA REINE seule

La Reine, seule.
À ses dévotions ? Dis donc à sa pensée !
Où la fuir maintenant ? Seule ! Ils m’ont tous laissée.
Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur !
Rêvant.
Oh ! Cette main sanglante empreinte sur le mur !
Il s’est donc blessé ? Dieu ! – mais aussi c’est sa faute.
Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ?
Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici,
Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi !
C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute.
Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte
De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.
S’enfonçant dans sa rêverie.
Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs,
Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse,
De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse.
– Mais lui ! Voilà trois jours qu’il n’est pas revenu
– Blessé ! – Qui que tu sois,ô jeune homme inconnu
Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime,
Sans rien me demander, sans rien espérer même,
Viens à moi, sans compter les périls où tu cours ;
Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
Pour donner une fleur à la reine d’Espagne ;
Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne,
Puisque mon cœur subit une inflexible loi,
Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !
Vivement et portant la main à son cœur.
– Oh ! Sa lettre me brûle !
Retombant dans sa rêverie.
Et l’autre ! L’implacable
Don Salluste ! Le sort me protège et m’accable.
En même temps qu’un ange, un spectre affreux me suit ;
Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit,
Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême,
Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime.
L’un me sauvera-t-il de l’autre ? Je ne sais.
Hélas ! Mon destin flotte à deux vents opposés.
Que c’est faible, une reine, et que c’est peu de chose !
Prions.
Elle s’agenouille devant la madone.
– Secourez-moi, madame ! Car je n’ose
Élever mon regard jusqu’à vous !
Elle s’interrompt.
– Ô mon Dieu !
La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu !
Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu’elle jette sur la table ; puis elle retombe à genoux.
Vierge, astre de la mer ! Vierge, espoir du martyre !
Aidez-moi ! –
S’interrompant.
Cette lettre !
Se tournant à demi vers la table.
Elle est là qui m’attire.
S’agenouillant de nouveau.
Je ne veux plus la lire ! – ô reine de douceur !
Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur !
Venez, je vous appelle ! –
Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.
Oui, je vais la relire
Une dernière fois ! Après, je la déchire !
Avec un sourire triste.
Hélas ! Depuis un mois je dis toujours cela.
Elle déplie la lettre résolument et lit.
" Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
" Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
" Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
" Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
" Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. "
Elle pose la lettre sur la table.
Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère,
Fût-ce dans du poison !
Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.
Je n’ai rien sur la terre.
Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi !
Oh ! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi.
Mais il me laisse ainsi – seule – d’amour privée.
La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre, en grand costume.

L’HUISSIER, à haute voix
– Une lettre du roi !

LA REINE, comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie.
Du roi ! je suis sauvée !

Ruy Blas, Acte II, scène 2, analyse détaillée
Le deuxième acte nous conduit dans les appartements de la reine. Elle confie à sa dame de compagnie l’angoisse que lui procure le souvenir de Don Salluste et surtout l’ennui éprouvé depuis le départ du roi. Elle cherche à se divertir mais le protocole, les règles, lui interdisent de faire ce qu’elle souhaite. La deuxième scène s’ouvre alors que restée seule, elle peut enfin exprimer, par le biais d’un monologue, ses émotions sans crainte d’être entendue. Elle revient alors sur un évènement dont le spectateur a été informé au cours de l’acte I : un admirateur (que le spectateur reconnaît comme étant RB) dépose des fleurs sur son banc, chaque jour. Tandis que la scène apparaît comme une étape intermédiaire, elle présente néanmoins la naissance d’un sentiment qui prendra acte dans la progression dramatique. Il conviendrait dès lors de nous demander comment une scène de trouble peut-elle s’avérer d’importance. Et que nous apprend-elle ?

I) une femme amoureuse
L’apparition d’un monologue permet traditionnellement à un personnage de livrer ses « pensées » (et non ses « dévotions »). Ici, il s’agit d’émotions, d’un trouble ressenti par la reine. Ce trouble est traduit par l’agitation des mouvements (« porter la main à son cœur », « se tournant à demi vers la table », « Elle se lève (…) se précipite sur la lettre), le champ lexical autour de l’amour, « homme qui m’aime », « donnera son âme », puis « il faut bien que j’aime quelqu’un moi », qui utilise un phrasé lyrique. Ce registre lyrique se retrouve dans l’expression de sentiments (« secourez-moi », « ô mon dieu », « aidez-moi ») qui traduit l’agitation également, perceptible aussi dans la série d’exclamations (le « cri de joie » de la didascalie). Ces manifestations donnent un aperçu du trouble de la reine.
Une gradation autour de la dentelle représente également l’intensité de la passion : « La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu ! ». Le feu symbolise bien ici l’amour brûlant –et dévorant- de la reine, une « attraction irrésistible » à laquelle elle peut résister.

II) le statut de reine
La scène réaffirme son rang « la reine d’Espagne » mais énonce aussi un paradoxe « que c’est faible une reine et que c’est peu de chose » : elle n’a en fait qu’un pouvoir de représentation, non d’action.
La scène se construit également sur l’antithèse entre Don Salluste et Ruy Blas, l’un « spectre affreux », l’autre « ange », mais l’opposition touche aussi à son influence à elle. Elle se sent démunie face à Don Salluste et redevient femme face à RB.
Son destin et ses sentiments sont liés. Elle doit suivre l’étiquette (décliné lors de la scène 1) et en même temps est soumise à ses sentiments « Puisque mon cœur subit une inflexible loi ».
Après la pesanteur de l’étiquette de la scène 1, cette scène marque la solitude de la reine. Ses sentiments sont énoncés grâce au monologue et son unique adresse est celle de la prière, à la Vierge qualifiée de « reine ». Cette prière marque à la fois un repère historique, celui de l’Espagne historique, et un rapprochement entre les deux « reines ».
Dans cette histoire d’amour, est suggérée l’influence du contexte : personnage royal mais femme seule, soumise au protocole et les gestes délicats du jeune homme ; l’intervention de Ruy Blas permet aussi à cette jeune femme de ne plus se sentir isolée.
Dans la progression dramatique, cette scène comporte des similitudes avec l’acte I puisque certains éléments donnés dans l’acte I, scène 3 « Il faut / franchir les murs du parc, et je rencontre en haut / Ces broussailles de fer qu’on met sur les murailles » (v 408-410) sont repris « Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute » (v 758) puis « C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute. » (v 761).

III) Le romanesque
a) Mélange des genres

- Lyrisme traduit par le vocabulaire amoureux de la reine. Se note une idéalisation de l’amour.
- Éléments du drame avec les champs lexicaux de la mort et de la douleur : « Et qui se meurt » (800), « poison » (803), « martyre » (789).
- éléments de la tragédie avec une reine en danger (778) et une allusion à la destinée (784)
- le romanesque de la scène dans cette lettre reçue d’un inconnu. Dans la différence des classes sociales marquée par l’opposition entre le « vers de terre » et « l’étoile ».
- un mélange des genres entre le vocabulaire religieux et celui amoureux.
- le grotesque : les inquiétudes de la reine doivent susciter le pathétique et la compassion mais la gestuelle et le comportement donnent dans l’exagération (jeu autour de la lettre, avec gestuelle ostentatoire et termes exagérés ; insistance des didascalies).

b) la mise en scène
Elle se construit dans les didascalies, s’appuie sur un long monologue entrecoupé de gestes et d’une lecture pour éviter l’aspect monotone d’un long discours.
Le rôle des objets : le bouquet desséché, le morceau de dentelle tâché de sang sont là pour évoquer la malédiction de l’amour. Ils permettent aussi à la reine d’identifier Ruy Blas.

Conclusion
Cette scène d’intermédiaire permet une progression dramatique. Elle met ainsi en exergue le statut pesant de la reine, nous décrit la naissance de son trouble mais également ses raisons (isolement de la reine, volonté d’aimer quelqu’un). Elle met surtout de représenter le genre dramatique dans cette volonté de mélanger les genres.


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