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Verlaine, Le bruit des cabarets, la fange du trottoir - Commentaire

Poème du 24

jeudi 24 juillet 2008, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour le mois de juillet, le poème du 24 se tournera vers Verlaine, et un court poème "Le bruit des cabarets, la fange du trottoir", poème publié dans le recueil La bonne chanson. Le poète y explore la modernité urbaine sur une tonalité humoristique et morose qui n’est pas sans profondeur symbolique et réflexive.


Le texte original

Paul VERLAINE (1844-1896)
(Recueil : La bonne chanson)

Le bruit des cabarets, la fange du trottoir,
Les platanes déchus s’effeuillant dans l’air noir,
L’omnibus, ouragan de ferraille et de boues,
Qui grince, mal assis entre ses quatre roues,
Et roule ses yeux verts et rouges lentement,
Les ouvriers allant au club, tout en fumant
Leur brûle-gueule au nez des agents de police,
Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,
Bitume défoncé, ruisseaux comblant l’égout,
Voilà ma route - avec le paradis au bout.

Présentation

Verlaine, comme Baudelaire, s’est beaucoup intéressé à la modernité urbaine, à l’atmosphère de la ville, et tout particulièrement de Paris qui reçoit, génère ou amplifie les ressentis du poète. Le poète s’y conçoit alors souvent comme un observateur, un peintre, comme le suggère le titre d’un autre poème de Verlaine, Croquis parisien.

Le croquis, c’est le dessin pris sur le vif, l’esquisse mais l’esquisse d’une chose qui suggère beaucoup, qui génère beaucoup, car ce qui est croqué est souvent destiné à devenir le sujet du vrai dessin, de la peinture, du tableau fini.

Il peut s’agir ici de montrer comment Verlaine se fait le peintre sensuel (des sens) de Paris à travers une série d’images rapides mais suggestives, pour nous parler, au-delà de ce paysage de ville, du paysage d’une âme.

Un tableau du mélange : le bric-à-brac urbain

Le poème se déploie comme un tableau qui ferait jouer tous les sens et qui se dessinerait par touche. Le texte se développe en effet de manière énumérative et descriptive, avec une tournure finale de désignation : "voilà ma route".

D’abord la rue, l’extérieur qui apparaît au promeneur de la ville : ce qui s’entend, ce qui se voit, voire ce qui se sent tactilement.

- Le sonore, c’est le bruit, le peu agréable, le vacarme : "bruit", "ouragan de ferraille", "grince", "qui dégouttent"

- ce qui se voit, c’est le mélange des couleurs et le dégradé, l’abimé, voire le grossier :

  • pour les couleurs : "air noir", "ses yeux verts et rouges"
  • "platanes déchus", "s’effeuillant", "murs suintants", "bitume défoncé", "l’égout"

- ce qui se sent : "les toits qui dégouttent", "murs suintants", "pavé qui glisse"

Commence alors dans le cadre urbain, le mélange des éléments de la ville et ce qui rappellerait le naturel.

La ville c’est son architecture et son organisation : "trottoir", "bitume" auxquelles se joint la nature dégradée : "fange", ruisseaux qui se mêlent à l’égout, "platanes déchus". Se dessine l’image d’une ville corruptrice.

La ville, c’est la bas, le prosaïque : les cabarets, le club mais les cabarets renvoient également à une forme de festivité. La ville conserve donc une ambivalence. Le dégradé mais la vie et l’insolence.

L’image de l’omnibus reprend ces ambivalences, dans une expression métaphorique "ouragan de ferraille et de boues". Cette image mêle la grandeur naturelle et le prosaïque, c’est à dire ce qui renvoie au quotidien, au matériel "ferraille", voire au bas "boues".

Les personnages : un tableau animé

Dans ce décor, plusieurs personnages évoluent.

- Quelques éléments de la ville sont eux-même personnifiés, c’est à dire qu’ils sont associés à des caractéristiques en général considérées comme humaines [1].

  • Il s’agit tout d’abord des "platanes", être "déchus" renvoie en effet à cette idée de règne humain, règne qui a pris fin.
  • Il y a ensuite la figure de l’omnibus, à la fois matière sonore, matière salie, mais qui est l’écho urbain du déchaînement naturel.
    Si pour cette figure il est possible de parler de personnification, c’est parce que le poète lui attribue des "yeux", qui désignent en fait ses lumières, ses phares mais également parce qu’il est "mal assis". L’omnibus est donc physiquement ramené à l’humain.

- Vient alors la présence humaine urbaine, celle des ouvriers, qui se dessinent dans ce poème comme une figure de la provocation, des partisans de l’amusement : "allant au club", "fumant leur brûle-gueule aux nez des agents de police".

- Si la présence des agents de police introduit l’idée de l’ordre dans cette description fugitive, parce qu’en mouvement - chacune des figures est suggérée bougée ou avancée - c’est bien le désordre qui domine, le festif plutôt que les bonnes moeurs.

- dernière figure : celle du poète lui-même qui, après cet appel descriptif se désigne enfin à travers le pronom personnel "ma" au dernier vers.

On peut alors se demander si la figure du platane, aux allures mélancoliques, la figure de l’omnibus, qui dans le texte, fait le lien entre l’espace naturel et l’espace urbain, si la figure provocatrice des ouvriers ne sont pas plusieurs facettes du poète lui-même.
Le poète s’est fait spectateur et transcripteur de cette modernité humaine mais il semble en avoir choisi les éléments qui lui font écho et qui trouvent résonance en lui.

Le vers final : l’état d’âme du poète ?

Presque comme dans un sonnet, que ce poème n’est bien sûr pas, le dernier vers se présente comme la pointe, ce qui vient éclairer les précédents vers.

Le poème qui jouait jusque là le balancement, nature-ville, le grand-le bas, l’ordre-le désordre, le porte dans ces derniers mots à son comble : le paradis, comme espace idéal, de pureté, de grandeur, d’élévation, vient s’opposer aux images de dégradation diverses précédemment développées.

Le dernier vers joue sur le sens propre (concret) et le sens figuré (abstrait) du terme route [2] : la route, c’est la rue de la ville, bien loin de l’image paradisiaque, la route, c’est la voie, le chemin intellectuel, personnel, spirituel. Ce jeu sur le sens du mot est permis par l’idée d’un paradis à la fois lieu et aspiration idéale.

Que cherche à nous dire le poème et la figure du poète ? Certainement une mélancolie et cet ultime espoir. La formulation de cet espoir reste ambiguë : faut-il la prendre au sérieux ? Le poète, malgré sa mélancolie ne trouve-t-il pas déjà satisfaction dans cette atmosphère urbaine quoique dégradée, du simple fait qu’elle devient objet de son art ?

Ce dernier vers ressemblerait plus à une pirouette finale, celle du clown, qui ne sait prendre au sérieux son penchant à la tristesse.
Cependant, Verlaine a montré un certain attachement au catholicisme, ce qui empêche toute lecture univoque.

Poursuivez votre lecture :

- La présence du sonnet chez Verlaine

- Aube d’Arthur Rimbaud - commentaire

- Baudelaire - A une passante - Commentaire

- Avril de Gérard de Nerval

Notes

[1] on parle aussi d’anthropomorphisme des éléments - ou anthropomorphisation - de "anthropo" l’homme et de "morphe", la forme c’est à dire donner apparence humaine aux choses.

[2] La figure de style qui consiste à jouer et à associer le sens concret et le sens figuré, abstrait d’un mot s’appelle le zeugme ou zeugma.
Par exemple : "il prit son manteau et la porte" . Prendre son manteau est à comprendre au sens propre, il s’agit d’un acte concret, alors que prendre la porte doit se comprendre ici au figuré, c’est à dire s’en aller.
Il s’agit souvent d’un procédé comique d’association, relevant du jeu de mot.


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