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Une allée du Luxembourg de Gérard de Nerval, commentaire

mardi 24 mai 2011, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Le poème "Une allée du Luxembourg" évoque le temps passé sur le mode du regret à travers une rencontre amoureuse. Deux lectures sont possibles, la rencontre amoureuse dans le regret, la poésie sur le même mode.
Comment le poème parvient-il à inscrire le caractère éphémère de la rencontre amoureuse dans une poétique du regret ?


Gérard de Nerval, " Une allée du Luxembourg "

Odelettes, 1832

Elle a passé, la jeune fille,
Vive et preste comme un oiseau ;
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.
C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait ;
Qui, venant dans ma nuit profonde,
D’un seul regard l’éclairerait !...
Mais non, - ma jeunesse est finie...
Adieu, doux rayon qui m’a lui, -
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, - il a fui !

I) le moment du regret

- Rencontre, image de la femme

« la jeune fille » l’article défini désigne une personne en particulier, non une figure qui résume les autres. Ses « main » et « bouche » sont mentionnées, deux parties du corps qui touchent à la sensualité ou du moins l’évoquent. Le verbe « brille » lui est également associé.
Cette rencontre amoureuse s’inscrit sous le signe du mouvement de la jeunesse. Elle renvoie cependant aussi à un temps de regret.

- Temps du regret

Le temps qui passe, celui de la jeunesse, est symbolisé par le passage de cette jeune femme qui semble courir vers son bonheur tandis que le poème apparaît comme figé dans sa contemplation. Le syntagme « Vive et preste » traduit le mouvement, de la jeune fille comme de la vie qui semble se poursuivre tandis que lui demeure arrêté. Le temps du regret se focalise alors sur cet « adieu » lancé à la femme, tandis que le poète décline sa propre temporalité « Mais non, - ma jeunesse est finie... ».

Cette rencontre joue en effet des temps, entre le pouvoir réaffirmé « la seule au monde », et cette jonction temporelle impossible « Dont le cœur au mien répondrait » puis, par retour de distorsion, « Qui venant dans ma nuit profonde, / D’un seul regard l’éclairerait », avec un verbe au conditionnel renvoyant au passé, à ce qui aurait pu se produire. Notons l’antithèse en symétrie des mots « nuit » / « [éclairer] », et la symbolique autour du cœur, deux figures insistant sur la parfaite coïncidence de ce qui ne se fera pas.
Si la rencontre amoureuse est décrite dans sa perfection, elle se joue sur deux temps, deux possibles, et donc l’impossibilité du regret.

- Temps du poème

Ce regret se manifeste aussi par les changements de temps verbaux, présent, passé composé, imparfait, conditionnel, comme s’il s’agissait de marquer des ruptures de rencontre, des impossibilités donc de saisissement de l’instant présent. Le poète semble inscrit dans son maintenant de l’écriture tandis que la rencontre amoureuse oscille entre le passé qu’elle n’est déjà plus et le futur qu’elle ne sera sans doute jamais.

De même, la conjugaison du verbe « passer » avec l’auxiliaire « avoir », « Elle a passé », donne un effet d’archaïsation qui contraste avec le syntagme en fin de vers « la jeune fille » puis l’adjectif du vers 4 « nouveau ». Il s’agit ici de figurer le temps vieillissant du poème s’opposant à la jeunesse de la femme.

II) le moment de poésie

- thèmes lyriques

Ce temps qui passe s’exprime par l’attention portée à la femme, donc, par les regrets également tandis que l’amour prend également force et place. Nous retrouvons ici des motifs lyriques par excellence qui symbolisent les inquiétudes du poète comme l’expression de ses sentiments. Le poème semble également glisser vers l’élégie, le retour vers le passé qui fait souffrir et marque aussi, dans son sens antique, l’admiration portée à un personnage d’importance. La femme, ici, pourrait tenir ce rôle. Mais le poème également.

- la poésie

Cette figure de femme joue en effet sur une symbolique de la poésie. Cette association tient dès le début du poème par la comparaison de la femme avec l’oiseau, symbole, s’il est rossignol, du poète. La « fleur qui brille » pourrait dès lors renvoyer à l’éclat du poème, le « refrain nouveau » au travail poétique sur le rythme. De même, en fin de poème, le poème et la femme sont rapprochés dans l’union « Parfum, jeune fille, harmonie » où l’« harmonie » prend à nouveau valeur de symbolique poétique.

- le regret en poésie

Que pourrait-nous dire alors cet adieu lancé à la femme ? Il pourrait s’agir non seulement d’un regret du temps qui passe mais également de l’inquiétude autour de la perte de l’inspiration. La structure verbale en fin de vers « Adieu, doux rayon qui m’a lui, » est ainsi curieuse, renvoyant par verbe réfléchi la lumière de la vie sur le travail poétique et sur le poète.

Comment renouer le lien à la poésie ? par elle justement, dans son intemporalité et sa propension à dépasser la mort. En l’inscrivant dans le rapport à l’amour, le poète signe une intemporalité qu’il inscrit également sur le papier et dans la mémoire.


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