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Sur Paris de Paul Scarron

Le poème du 24

mardi 24 novembre 2009, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour ce mois-ci, Le poème du 24 se tournera vers un poème sur l’image de Paris au 17e siècle. La poésie n’est pas que fleur et grâce, elle peut aussi se faire mise en scène mi-amusée, mi-critique. Eclairement vous propose quelques premiers éléments de lecture.


 Sur Paris

Un amas confus de maisons
Des crottes dans toutes les rues
Ponts, églises, palais, prisons
Boutiques bien ou mal pourvues

Force gens noirs, blancs, roux, grisons
Des prudes, des filles perdues,
Des meurtres et des trahisons
Des gens de plume aux mains crochues

Maint poudré qui n’a pas d’argent
Maint filou qui craint le sergent
Maint fanfaron qui toujours tremble,

Pages, laquais, voleurs de nuit,
Carrosses, chevaux et grand bruit
Voilà Paris que vous en semble ?

 Présentation

Le sonnet, au 17e siècle, n’est pas que la forme de la poésie de l’amour et de la galanterie, il peut être également la forme du trait piquant.

En voici un exemple avec ce Sur Paris de Scarron, dans lequel la ville n’est que désordre : notamment visuel, sonore et moral. Et c’est la construction-même du poème en une seule phrase sur 14 vers - le tout rythmé par de courtes sentences ponctuées de virgules - qui donne d’emblée l’idée d’un amoncellement, d’une profusion dans cette accumulation grammaticale. Celle-ci aurait pu renvoyer à la richesse, à une ville positivement vivante, on y lirait plutôt cependant une profusion-confusion négative.

  Premier quatrain

- L’idée de confusion et de l’entassement provient

  • du vocabulaire : "un amas", "dans toutes les rues"
  • de phénomènes énumératifs : énumération du vers 3, balancement du vers 4.

- L’aspect négatif de cet entassement-amoncellement :

  • effet d’insistance avec la qualification du terme amas par "confus"
  • aspect négatif de ce qui se trouve dans toutes les rues "des crottes" : idée de la saleté répandue sans exception
  • Scarron mêle ou les contraires ou des choses bien différentes :
    • églises et palais, lieu de la religiosité, de la noblesse, lieux respectables et du pouvoir côtoient les prisons, lieux du bas et de la déchéance.
    • jeu d’antithèse au vers 4 : "bien ou mal pourvues"

 Second quatrain

A nouveau l’idée de la profusion-confusion :

- "force gens" signifiant : beaucoup de

- tout le quatrain est construit sur l’énumération accumulative :

  • v.5 : accumulation des adjectifs
  • v.6 à 8 fonctionnant ensemble

- on retrouve également les jeux d’opposition et les mentions négatives :

  • antithèse entre "prudes" et "filles perdus"
  • insistance sur la dimension criminelle de la ville : deux noms coordonnés y renvoient "meurtres et trahisons"
  • les "mains crochues"

 Premier tercet

On y retrouve, avec un effet supplémentaire d’insistance (anaphore de "maint + nom"), les phénomènes des autres strophes : multitude et lieu négatif.

- multitude :

  • le "maint" signifiant "un grand nombre de"
  • l’anaphore du "maint"

- le lieu négatif comme lieu de l’apparence, du masque et de la fausseté

  • phénomènes d’antithèse mettant en opposition l’apparence et l’intériorité de la personne visée.
    • le "poudré" renvoie à quelqu’un issu de la noblesse, à un représentant de la Cour, qui devrait posséder des biens, mais il est dit ne pas avoir d’argent. Il ment donc sur son statut social.
    • le "filou", terme déjà négatif, est celui qui ne respecte pas la loi. Mais en plus de ce peu de respect des règles, s’ajoute encore un défaut, celui d’être craintif.
    • le "fanfaron", celui qui se vante d’exploits, qui parade, lorsqu’il a un public n’est en réalité qu’une personne craintive : "qui toujours tremble"

  Second tercet

Dernière énumération accumulative venant nourrir le désordre : mélange de personnes, "pages, laquais, voleurs de nuits", de choses et d’animaux, "carrosses, chevaux", et de son "grand bruit".

Cette énumération a sa cohérence, nous suggérant, dans une tournure évocatrice, la course du carrosse, accompagné de sa nuée de serviteurs, mais attirant aussi le voleur.
Jusqu’au bout, Paris est le lieu de l’agitation et du crime.

Que penser alors de la question finale, interpelant le lecteur ?

C’est une manière d’intégrer le lecteur à la vision qui vient d’être donnée (affirmation dans le "voilà Paris"). Appel peut-être à réfléchir sur le vrai visage de cette ville, question du moraliste qui veut faire réagir ? A voir, car Scarron est d’abord un auteur comique. Si la ville est présentée sous un mauvais jour, n’est-ce pas plutôt pour la ridiculiser avec humour ?

Mais d’un autre côté, la question amène à relire le sonnet comme un jeu, jeu descriptif, et tout relatif : "Voilà Paris" à lire comme "Voilà Paris selon moi, tel que la ville peut être décrite dans un sonnet". Invitation à prendre la plume à son tour et à tenter de faire exister Paris en 14 vers ?

Poursuivre votre lecture :

- Scarron, Vous faites voir des os

- Verlaine, Le bruit des cabarets, la fange du trottoir

- Amers de Saint-John Perse

- La nuit aveuglante, André de Richaud


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