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Radiguet, "Le diable au corps", « l’île d’amour », analyse II

lundi 4 mai 2020, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: #ALaMaison :: Roman ::

Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs études de texte.


Le Diable au corps, chap. 24

"Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j’aimais que mes yeux la rencontrassent en première communiante. Je l’obligeais à regarder fixement une autre image d’elle, bébé, pour que notre enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l’avait vue naître et s’épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais son berceau, dont je voulais qu’il servît encore, et je lui faisais sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.
Je ne regrettais pas l’appartement de J..., où les meubles n’avaient pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient rien m’apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis, nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire. Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d’aristoloche, de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes de soleil. Mon père n’avait pu obtenir que je m’occupasse de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe. Je ratissais, j’arrachais les mauvaises herbes. Au soir d’une journée chaude, je ressentais le même orgueil d’homme, si enivrant, à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu’à satisfaire le désir d’une femme. J’avais toujours trouvé la bonté un peu niaise : je comprenais toute sa force. Les fleurs s’épanouissant grâce à mes soins, les poules dormant à l’ombre après que je leur avais jeté des graines : que de bonté ? - Que d’égoïsme ! Des fleurs mortes, des poules maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d’amour. Eau et graines venant de moi s’adressaient plus à moi qu’aux fleurs et qu’aux poules.
Dans ce renouveau du cœur, j’oubliais ou je méprisais mes récentes découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi, cette dernière semaine d’août et ce mois de septembre furent-ils ma seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d’obstacles. J’envisageais à seize ans un genre de vie qu’on souhaite à l’âge mûr. Nous vivrions à la campagne ; nous y resterions éternellement jeunes".

Des questions ont été utilisées pour bâtir une analyse plus souple
Nous relèverons dans un premier temps les marques du désir pour nous intéresser à l’expression de la souffrance pour enfin nous pencher sur les analyses du jeune homme et son incompréhension.

I) Les marques du désir
- Ligne 2329 « Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant presque nus dans le jardin, véritable île déserte ». La nudité nous rappelle ici celle d’Adam et Ève dans le jardin d’Éden, avec leur innocence, l’amour sans conscience de la nudité et de ce qu’elle implique. Cette innocence est ici rêvée par le narrateur, les deux personnages comprennent ce qu’ils font. La « véritable île déserte » peut être comprise comme celle de Robinson, ou plus largement, comme un oasis où deux amants seraient complètement seuls, isolés du monde, sans crainte d’être perturbés.
- Ligne 2331 : « Nous nous couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d’aristoloche, de chèvrefeuille, de vigne vierge ». Le contact avec la nature, le toucher de la terre (« nous nous couchions ») est un élément de sensualité, de retour à la nature et une nouvelle fois un rappel de la Bible : par « la vigne vierge » qui couvrait la nudité d’Adam (feuille de vigne, La Genèse, 3 :7), par l’abondance des espèces, qui caractérisait le jardin d’Éden. La sensualité, après le toucher et la vue, est enfin perceptible par le goût, « goûtions », des aliments dans ce monde attentif à l’exploration des sens. Rappelons une nouvelle fois le lien avec la Bible puisqu’Adam et Ève seront chassés du Paradis après avoir goûté le fruit défendu, la pomme, fruit de la sagesse.
- Ligne 2333 : « Bouche à bouche, nous nous disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes de soleil ». Le contact physique s’établit plus clairement entre les amants par l’intermédiaire des fruits. Nous pouvons relever la mention du « soleil », l’astre qui prend valeur de projecteur, en quelque sorte, sur les amours (la carte de l’Amoureux dans le tarot n’est-elle pas illuminée par un ange dans une figuration de soleil en arrière-plan ?), ici obscurci « tièdes de soleil », mais aussi de la blessure, « blessées », qui nous renvoie certes aux fruits mais au-delà au narrateur et à son amante. Souffrance et passion restent de fait indissociables, dans leurs germes ou leur réalisation. Le choix du mot « blessées » sonne aussi comme un avertissement.
- Ligne 2337 « Au soir d’une journée chaude, je ressentais le même orgueil d’homme, si enivrant, à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu’à satisfaire le désir d’une femme ». Une double référence se glisse tout d’abord ici, celle, discrète au Ventre de Paris de Zola décrivant les Halles de Paris, la circulation des biens et marchandises mais également la nourriture comme désignation de rang social, condition nécessaire de vie, de survie. Autre roman de Zola que nous pouvons associer, La Terre, portrait violent du monde paysan où la brutalité surpasse la passion, la bestialité étant celle des humains. Deuxième référence, la Bible, par l’intermédiaire de la promesse d’une faim et d’une soif toujours satisfaites selon la parole de Dieu et des apôtres . Mais nous voyons ici une autre métaphore se dessiner, un parallèle entre la nourriture terrestre et la nourriture sexuelle, où la satisfaction de la femme rejoint la nécessité de vivre pour la terre, les plantes. Notons tout de même la mention de « l’orgueil », péché capital, qui est tout de même mise en avant.

II) Avec, imbriquée, l’expression de la souffrance
La passion , étymologiquement est souffrance : si son sens a évolué de « douleur » vers « attachement fort » il reste une forte connotation de douleur dans toute passion puisqu’une passion fait souffrir.
- Ligne 2318 et suivantes « Je l’obligeais à regarder fixement une autre image d’elle, bébé, pour que notre enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l’avait vue naître et s’épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais son berceau, dont je voulais qu’il servit encore, et je lui faisais sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier ».
- Ligne 2325 : « Ils ne pouvaient rien m’apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. »
Le narrateur s’approprie son rôle de père mais aussi le passé de la femme pour la transmettre au bébé et donc au futur. Il cherche à prendre place et en même temps à voler, en quelque sorte, celle du mari. Il s’immisce dans un passé puisqu’il ne peut être celui qui conduit le présent et l’avenir. Cette conduite qui ressemble au désespoir marque une souffrance cachée du narrateur.
- Ligne 2350 et suivantes « Aussi, cette dernière semaine d’août et ce mois de septembre furent-ils ma seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d’obstacles. » Le narrateur explicite sa souffrance en relevant ce moment de « bonheur », sa « seule époque », un évènement daté et isolé. Les raisons invoquées utilisent le champ lexical de la blessure. Les deux adjectifs « seule » et « vrai » permettent d’insister sur ce moment précieux. La répétition du verbe « blesser » vient, en contrepartie, insister sur ce qui ne se produit pas.

III) Mais finalement, le sentiment d’incompréhension domine
- Ligne 2340- Ligne 2345 « J’avais toujours trouvé la bonté un peu niaise : je comprenais toute sa force. » / « Eau et graines venant de moi s’adressaient plus à moi qu’aux fleurs et aux poules » Il s’agit ici d’analyses a posteriori du narrateur adulte qui explique les changements rencontrés par le narrateur jeune. La grossesse de Marthe a provoqué, en amont, une prise de conscience, un rappel de la réalité. Mais ici, ce que le narrateur décrit comme une réalité et une prise de conscience (découvrir la bonté, être attentionné) est repris et donné comme un égarement. Avec le recul, le narrateur adulte pose l’idée d’une perte de la réalité : ce que le jeune homme semble découvrir n’est, somme toute, qu’une façon non de se rapprocher du monde mais de s’en éloigner. Le narrateur adulte nous livre ainsi à la fois les émotions ressenties par le jeune narrateur et ce qu’elles recèlent en toile de fond. Dans les deux cas il s’agit d’une interprétation (focalisation omnisciente).
- Ligne 2348 : « Je prenais le libertinage provoqué par le contact avec cette maison de famille pour la fin du libertinage ». Plus encore ici, le narrateur adulte marque son retrait et son regard sur le narrateur jeune. Le choix du verbe « prendre » suivi de son complément « pour », est ici péjoratif puisqu’il évoque une erreur dans l’appréciation de la situation. La répétition du mot « libertinage » en début et fin de phrase permet aussi d’apprécier la double situation en jeu, celle ressentie par le jeune homme, celle explicitée par l’adulte.
- Ligne 2354 « Nous vivrions à la campagne ; nous y resterions éternellement jeune » pose de même une cassure dans le temps et l’appréciation une projection en forme de bulle mentale qui éloignerait le narrateur jeune de la réalité et lui apporterait une vision autre de l’avenir, complètement subjective et complètement fausse. Notons que les verbes sont au conditionnel, ce qui sous-entend une hypothèse mais également un futur dans le passé, mais que la première proposition est courte, rapide et affirmée, que la seconde comporte l’adverbe « éternellement », marque à la fois d’un point de vue du narrateur et d’une temporalité dégagée des réalités, presque romanesque.


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