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Radiguet, "Le diable au corps", La Rencontre, analyse

mercredi 6 mai 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


Radiguet, Le diable au corps, chapitre 4

"Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit modestement que c’étaient des études. Elle n’y attachait aucune importance. Je jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je trouvais ces sortes de fleurs ridicules.
Sous son chapeau, elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l’observais.
- Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je.
C’était un madrigal.
- On me le dit quelquefois ; mais, quand vous viendrez à la maison, je vous montrerai des photographies de maman lorsqu’elle était jeune, je lui ressemble beaucoup.
Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l’être que pour moi, puisque heureusement, Marthe ne voyait point sa mère avec mes yeux, je lui dis :
- Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses vous iraient mieux.
Je restai terrifié, n’ayant jamais dit pareille chose à une femme. Je pensais à la façon dont j’étais coiffé, moi.
- Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin de se justifier !) ; d’habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais j’étais déjà en retard et je craignais de manquer le second train. D’ailleurs, je n’avais pas l’intention d’ôter mon chapeau.
« Quelle fille était-ce donc, pensais-je, pour admettre qu’un gamin la querelle à propos de ses mèches ? » "

Analyse

En quoi cette rencontre est-elle singulière

Le livre, par son titre, évoque une histoire d’amour. Le narrateur apprend peu à peu au lecteur la nature de cette relation puis nous raconte une rencontre, sans que le lecteur ne sache, dans un premier temps, s’il s’agira de la jeune femme en question. Au moment de la lecture, nous sommes donc incapables d’affirmer avec précision que cette rencontre est celle qui donnera matière au livre. Pourtant, elle apparaît comme signifiante, par le croisement des échanges et leur confusion. Il serait donc intéressant de revenir sur cette rencontre en nous demandant en quoi elle apparaît comme singulière.

I) Le dit
L’embarras des paroles, la non maîtrise de la langue courtoise, les paroles qui se veulent compliments et deviennent des remarques assassines : « malaise de cette réponse pénible », deux mots appartenant au même champ lexical de la gêne dans la même proposition permettent d’insister sur ce que ressent le narrateur.
La non ressemblance avec la mère, la coiffure, le madrigal raté puisqu’il n’est pas reçu comme tel. Nous pouvons ici nous interroger sur la pertinence à féliciter une femme de ne pas ressembler à sa mère.
L’envie de parler encore, de tenter. « Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l’être que pour moi », les efforts sont soutenus.

II) Le non-dit
L’inquiétude de sa coiffure à lui traduit aussi l’envie de lui plaire. Parler de ses aquarelles suppose de s’intéresser à son œuvre alors même que celle-ci semblait plus ou moins une réussite au narrateur (« Je jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je trouvais ces sortes de fleurs ridicules ») : il fait là un effort pour entrer en contact avec la jeune femme.
Le sujet même de la conversation : complimenter une femme sur sa coiffure, s’intéresser à cette coiffure lorsqu’on est un jeune homme de 15 ans. Ses réactions « je restai terrifié », il attend donc une réponse cinglante de la jeune femme.
Son apparent dédain à elle, ses réponses franches qui embarrassent le narrateur. La confusion de celui-ci.

III) La trajectoire séparée
Cette rencontre se place sous le signe de la confusion. Celle du jeune homme qui ne sait comment parler à la jeune femme et se fait entendre, du moins faire entendre son intérêt. S’il tente tous les sujets pour se mouler dans son monde à elle, il ne rencontre que réponse inexpressive parce que trop franche ou bien enchaîne les bourdes. Pourtant, la dernière phrase de l’extrait, « Quelle fille était-ce donc, pensais-je, pour admettre qu’un gamin la querelle à propos de ses mèches ? », si elle traduit l’incompréhension du narrateur semble bien marquer aussi la compréhension de la jeune femme.
Nous sentons ici que celle-ci a compris la démarche du jeune homme mais ne l’a ni ignorée, ni repoussée. Elle s’est simplement contentée de répondre en laissant le narrateur dans l’embarras. Les remarques du narrateur laissent cependant traduire que lui, après retour sur le récit, a aussi compris quelque chose de cet instant : pas tout à fait une rencontre manquée, mais une rencontre singulière où celui qui voulait saisir l’autre se trouve à sa place saisi.


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