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Radiguet, "Le diable au corps", L’autoportrait, analyse

mercredi 6 mai 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


Le Diable au corps,chap. 29

"Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que je l’imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle s’accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants !
Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux baissés. J’étais bien loin de l’orgueil paternel.
Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare de Lyon. A chaque hôtel, pour ne pas entrer, j’inventais une mauvaise excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un hôtel de voyageurs, rien que des voyageurs.
Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe m’enjoignit d’interrompre ce supplice.
Tandis qu’elle attendait dehors, j’entrai dans un vestibule, espérant je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre. Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant une excuse comme un rat d’hôtel pris sur le fait, je lui demandais Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu’il me répondît : « Vous moquez-vous, jeune homme ? Elle est dans la rue. » Il consulta les registres. Je devais me tromper d’adresse. Je sortis, expliquant à Marthe qu’il n’y avait plus de place et que nous n’en trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un voleur qui s’échappe.
Tout à l’heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe de force m’empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais, la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un malade, et de retourner sagement elle à J., moi chez mes parents. Malade et sagement ! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots déplacés".

Analyse 
De quels traits se compose l’autoportrait du personnage ?
I) L’égoïsme du narrateur, dans un premier temps, saute aux yeux
Il apparaît déjà dans le choix des pronoms personnels. L’extrait commence avec le « nous », phrase courte, puis enchaîne sur une phrase plus longue, avec l’usage du « je » et les pensées développées du narrateur, ses goûts « Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que je l’imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. » Lorsque l’extrait revient à l’autre personne du couple, la phrase devient à nouveau courte. Le choix du syntagme verbal "se plaignait" suppose aussi un jugement de la part du narrateur.

Le narrateur souligne cependant à quel point sa conduite est sujette à critique. Lorsqu’il remarque, « Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare de Lyon. A chaque hôtel, pour ne pas entrer, j’inventais une mauvaise excuse », il souligne aussi le mauvais temps qui les entoure eux « glaciale », « nous », et sa responsabilité « j’inventais une mauvaise excuse », redoublée ici par le choix du verbe, une invention dont il est conscient, et le choix du syntagme nominal avec signifiant de l’adjectif et du nom ; il ne s’agit même pas d’une simple « excuse » mais d’une « mauvaise excuse ».

Le portrait du narrateur qui se dessine ici est donc celui de l’attention portée à lui-même plus qu’à l’autre, alors même que les deux personnes forment un couple, normalement uni dans une épreuve, la fuite, et dans un projet commun, un enfant. Cependant, d’autres données entrent en compte.

II) Mais aussi, la jeunesse et la peur
La peur du narrateur est ainsi mise en avant, ce qu’il ressent par rapport à la situation est précisé « Je croyais la grossesse de Marthe ridicule », « J’étais bien loin de l’orgueil paternel. », émotions qui peuvent être comprises aussi par un lecteur, du moins être pardonnées. Ses actes trahissent également la lâcheté, la peur d’être confronté à la situation de façon plus concrète, par de nombreuses phrases : « A chaque hôtel, pour ne pas entrer, j’inventais une mauvaise excuse. », « il devint difficile de me dérober », « Le garçon me demanda si je désirais une chambre. Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant une excuse comme un rat d’hôtel pris sur le fait », « Je respirai. Je me hâtai comme un voleur qui s’échappe. ». Nous notons le jugement porté par le choix du verbe « dérober », précédé de sa qualification possessive, celui appuyé par le constat « Il était facile de » qui accentue la réaction attendue et non réalisée. Enfin l’expression « rat d’hôtel » donne une image du narrateur empreinte d’un jugement.

La jeunesse du narrateur est cependant soulignée, apparaissant comme une exhorte venue de l’extérieur voire une incitation, après coup, à l’enthousiasme : « Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants ! ». Mais la phrase apparaît comme ambigüe, qui mêle le mot « couple » à son adjectif dépréciatif « lamentable », indice de jugement. Si elle rappelle ce dont ce « couple » devrait s’enorgueillir « beauté, jeunesse », elle pose aussitôt en balancement son inverse « honteux de soi comme un couple de mendiant ». Elle nous donne ainsi et la figure et la réalité, et ce qu’ils devraient être et ce qu’ils représentent, comme un double jugement. Le point d’exclamation sonne comme un trait de colère, sans préciser envers qui celle-ci s’adresse.

Jeunesse et peur donc, inexpérimentation devant une situation qu’il serait, aussi, difficile d’expérimenter, ces éléments dressent un portrait plus mesuré du narrateur, permettant au lecteur non de s’identifier mais de suivre le cheminement intellectuel qui a conduit à cette situation. Cependant, cette clarification par ajouts d’explication semble aussi avoir une autre fonction.

III) Peut-être aussi une manière de s’excuser
Les nombreuses précisions données par le narrateur, sur ce qu’il ressent, sur ses agissements et donc, par conséquent, sur ce qu’il ne fait pas, semblent donner après coup des explications trop probantes et ainsi excuser le narrateur. Si la jeunesse et la peur sont soulignées, elles viennent aussi contrebalancer l’égoïsme, elles apportent une explication à cette réaction dans une situation, rappelons-le, commune et peu banale en même temps.

Lorsque le narrateur prend conscience de la douleur de sa compagne, de sa fatigue : « mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe de force m’empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais, la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un malade, et de retourner sagement elle à J., moi chez mes parents. Malade et sagement ! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots déplacés », son explication tend à nouveau vers le retour systématique au « je ». Ce sont également ses « larmes » à lui qui sont mentionnées. Le terme choisi de « malade » apparaît aussi comme une tentative d’excuse. Même si le narrateur tend vers la franchise en évoquant des « mots déplacés », ces propos sont cependant rapportés, certes pour appuyer l’égoïsme, la jeunesse, la peur puis le retournement de ses sentiments, tout en restant ambigus. Reconnaître que ses propos sont « déplacés » est une façon de se juger plutôt négativement, mais aussi une manière de s’auto-absoudre, comme si le fait de l’énoncer pouvait, aussi, expliquer, excuser. Notons qu’ainsi, le narrateur recherche aussi l’absolution du lecteur.

L’extrait est assez représentatif du roman, dans ces traits de caractère, dans cette capacité à revenir ensuite sur les évènements en donnant un avis qui l’excuse un peu.


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