Accueil > Art et culture > Questions registre épique

Questions registre épique

jeudi 7 mai 2020, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: #ALaMaison ::

Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


• Homère, Iliade, chant XX (vers 459-504)
• Céline, Voyage au bout de la nuit, « Ce colonel, c’était donc un monstre (…) croisade apocalyptique ».
• Paul Scarron, Le roman comique, « Le soleil (…) caravane ».

Homère, Iliade, chant XX (vers 459-504)
L’Iliade est le récit de la colère d’Achille. Humilié par Agamemnon, chef de l’expédition grecque contre Troie, le héros s’est retiré de la bataille. Après la mort de son ami Patrocle, il décide enfin de revenir au combat, tuant nombre de Troyens.

Quant à Trôs, fils d’Alastor, il vint droit aux genoux d’Achille, pour le cas où, l’ayant pris, il l’épargnerait et le lâcherait vivant, au lieu de le tuer, par pitié pour leur âge semblable. L’insensé ! Il ignorait qu’il ne devait pas convaincre Achille ! Ce n’était pas un homme de cœur doux, ni d’âme tendre, mais de furieuse passion. Trôs touchait de ses mains ses genoux, voulant l’implorer ; mais Achille, de son glaive, le blessa au foie. Le foie fit saillie au-dehors ; le sang noir qui en sortait remplit le devant de la tunique ; et les ténèbres voilèrent les yeux de Trôs, tandis que la vie lui manquait.
Puis Achille blessa Moulios, en s’approchant, avec sa lance, à l’oreille ; et aussitôt, par l’autre oreille, sortit la pointe de bronze. Puis contre le fils d’Agénor, Échélos, par le milieu de la tête il poussa son épée à poignée. Tout entière l’épée tiédit de sang ; sur les yeux d’Échélos s’abattirent la mort empourprée et le sort puissant.
Et Deucalion, là où se réunissent les tendons du coude, eut le bras traversé par la pointe de bronze d’Achille, et l’attendit, avec sa main alourdie, voyant la mort en face. Achille, de son sabre le frappant au cou, jeta au loin sa tête avec le casque. La moelle jaillit des vertèbres, et sur la terre il gisait étendu.
Comme monte, furieux, un feu aux flammes prodigieuses, dans les vallons profonds d’une montagne desséchée : les profondeurs de la forêt brûlent, et partout le vent poursuit la flamme et la roule, ainsi, partout, Achille se ruait avec sa pique, comme un démon, tuant ceux qu’il poursuivait.
Le sang coulait sur la terre noire.

Paul Scarron, Le roman comique, « Le soleil (…) caravane ».
Une troupe de comédiens arrive dans la ville du Mans.
Le soleil avait achevé plus de la moitié de sa course, et son Char, ayant attrapé le penchant du monde, roulait plus vite qu’il lie voulait. Si ses chevaux eussent voulu profiter de la pente du chemin, ils eussent achevé ce qui restoit du jour en moins d’un demi-quart d’heure mais, au lieu de tirer de toute leur force, ils ne s’amusaient qu’à faire des courbettes, respirant un air marin qui les faisait hannir et les avertissoit que la mer était proche, où l’on dit que leur maître se couche toutes les nuits. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement, il étoit entre cinq et six, quand une charrette entra dans les halles du Mans. Cette charrette etoit attelée de quatre bœufs fort maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain allait et venoit à l’entour de la charrette, comme à petit fou qu’il etoit. La charette était pleine de coffres, de malles, et de gros paquets de toiles peintes qui faisaient comme une pyramide, au haut de laquelle paraissait une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d’habits que riche de mine, marchait à côté de la charrette ; il avait un grand emplâtre sur le visage, qui lui couvroit un œil et la moitié de la joue, et portait un grand fusil sur son épaule, dont il avait assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui lui faisaient comme une bandoulière, au bas de laquelle pendaient par les pieds une poule et un oison, qui avaient bien la mine d’avoir été pris à la petite guerre. Au lieu de chapeau il n’avait qu’un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs ; et cet habillement de tête était une manière de turban qui n’était encore qu’ébauché et auquel on n’avoit pas encore donné la dernière main. Son pourpoint était une casaque de grisette, ceinte avec une courroie, laquelle lui servait aussi à soutenir une épée qui était si longue qu’on ne s’en pouvoit aider adroitement sans fourchette. Il partoit des chausses troussées à bas d’attache, comme celle des comédiens quand ils représentent un héros de l’antiquité, et il avait, au lieu de souliers, des brodequins à l’antique, que les boues avaient gâtés jusqu’à la cheville du pied.
Un vieillard, vêtu plus régulièrement, quoique très mal marchoit à côté de lui. Il portait sur ses épaules une basse de viole, et, parce qu’il se courboit un peu en marchant, on l’eut pris de loin pour une grosse tortue qui marchait sur les jambes de derrière. Quelque critique murmurera de la comparaison à cause du peu de proportion qu’il y a d’une tortue à un homme ; mais j’entends parler des grandes tortues qui se trouvent dans les Indes, et de plus je m’en sers de ma seule autorité.
Retournons à notre caravane.

Céline, Voyage au bout de la nuit, « Ce colonel, c’était donc un monstre (…) croisade apocalyptique ».
Ce colonel, c’était donc un monstre ! A présent, j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien, Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment... Pourquoi s’arrêtaient-ils ? Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !... Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflant, tirailleurs, comploteurs, volant, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.

Questions
- Montrer que le registre épique répond à des visées différentes
- Comparer l’attitude des personnages face à la guerre

Rappel  : Le registre épique est caractéristique de l’épopée, c’est-à-dire un long poème narratif chantant les exploits des héros, des êtres toujours hors du commun, exaltant un grand sentiment collectif et recourant au merveilleux. Le terme désigne un long poème qui célèbre les exploits d’un héros. Le caractère épique d’un texte repose souvent sur l’amplification qui peut aller jusqu’au merveilleux, et sur la dimension symbolique de certains éléments du récit. Le registre épique peut également se retrouver dans un grandissement des situations et des personnages qui sortent de l’ordinaire et prennent une dimension surhumaine.

Question 1
Ce corpus comprend trois extraits d’œuvres reflétant trois époques, trois moments de la littérature. Le premier texte, L’Iliade, d’Homère, fonde de plein droit la ligne de l’épopée. Le second texte, Le roman comique, de Scarron, nous rappelle le renouvellement du roman et la déconstruction, au XVIIème siècle, de l’univers romanesque, dans la même veine que Diderot avec Jacques Le Fataliste. Le dernier texte enfin, Voyage au bout de la nuit de Céline, nous permet d’avancer dans la modernité, celle du XXème siècle mais également celle d’une langue riche et inventive. Ces trois textes relèvent du même registre, celui de l’épopée. Il serait donc intéressant de nous demander quelle est la visée de ce registre et ce qui fonde le semblable et la différence.
Ces textes reflètent en effet une relation disparate au registre épique. L’Iliade d’Homère nous présente Achille, le modèle du héros épique : l’amplification, la célébration du héros, répondent aux normes du genre. Le roman comique de Scarron célèbre également un héros en utilisant le registre comique, une option peu commune du genre. Il diffère également du récit homérique puisqu’il entreprend une déconstruction romanesque. Adresses au lecteur, humour (détails des vêtements par exemple) produisent en effet un décalage du genre. Voyage au bout de la nuit, de Céline, reprend quant à lui l’amplification épique mais y ajoute aussi l’art du décalage, notamment par le registre de langue, familier. Céline s’appuie en fait sur le modèle épique pour le déconstruire. Les héros des 1er et 2nd textes incarnent le courage et bravoure tandis que le héros célinien se dégage de cette attitude pour la dénoncer chez ses compagnons de combat.
Outre ces distinctions par rapport au registre épique, les visées poursuivies par les textes sont différentes. L’Iliade suscite l’admiration pour le héros, le rôle même du registre épique : le texte invite à l’enthousiasme. Les exploits d’Achille sont dès lors soulignés par la succession rapide des évènements, scandée par la préposition « Quant à », l’adverbe de temps « Puis », la conjonction de coordination « Et », tandis que les répétitions, « les profondeurs de la forêt brûlent, et partout le vent poursuit la flamme et la roule, ainsi, partout », induite par la comparaison « Comme monte », insiste sur la force du héros dont les faits semblent se propager dans la nature même jusqu’à la guider.
L’extrait nous dessine le portrait et la force d’un homme dont les prouesses sont au-delà de ce que peut accomplir le mortel. Sous le feu de l’emphase et par le poids de l’exagération, les conséquences de ses prouesses deviennent elles-mêmes remarquables : « Le foie fit saillie au-dehors » ou bien « La moelle jaillit des vertèbres ». Figuratif et descriptif, la conséquence reste une exagération contenue dans le mouvement rapide du texte.
Plus tardif, Le roman comique nous entraîne lui dans le registre comique où les exploits d’un jeune homme sont relégués au second plan et réduite à la portion congrue. Les prouesses du jeune homme se cantonnent à la chasse (« portait un grand fusil sur son épaule, dont il avait assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui lui faisaient comme une bandoulière, au bas de laquelle pendaient par les pieds une poule et un oison, qui avaient bien la mine d’avoir été pris à la petite guerre »), prouesse intégrée dans un long passage descriptif de sa tenue. L’environnement s’avère, de fait, plus incroyable que le personnage, par les évènements et les personnages secondaires, l’art du portrait enfin. Ce texte s’efforce ainsi de décaler le genre épique, de le mettre en retrait, en utilisant un autre angle de vue, celui du narrateur, « mais j’entends parler des grandes tortues qui se trouvent dans les Indes, et de plus je m’en sers de ma seule autorité. », où il réaffirme sa position de narrateur interne, omniscient, qui conduit le récit. Par la complicité de la déconstruction narrative (« Mais revenons à notre caravane »), il entraîne également celle du lecteur.
Voyage au bout de la nuit enfin apparaît comme le récit de la révolte et tente de provoquer une prise de conscience. Le titre sert de référence pour ce qui s’impose comme un voyage aux portes de l’enfer. En posant le problème de la « [lâcheté] », Céline attire notre attention sur le déroulement du combat, sur ses conséquences, où le mot « sentence » implique un destin funèbre et un jugement du narrateur interne. Le registre épique se manifeste ici comme un contre-exemple d’Homère puisque si les hommes sont qualifiés de « braves », ce n’est que pure ironie au regard de l’expression qui lui fait face « pire qu’un chien ». Leur nombre, « Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout », les rend indistincts, même pour le narrateur « peut-être », et anonymes. Cette impression de foule haineuse permet ainsi un jugement sans appel qui reprend la métaphore du chien « pour y tout détruire, Allemagne, France et continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux » où le héros devient plus bas que bas, plus « chien » que le chien, porté par ses instincts et par sa brutalité. La lâcheté alors devient l’humanité et le héros apparaît comme détrôné.

Question 2
- Comparer l’attitude des personnages face à la guerre
En nous signifiant que « Ce n’était pas un homme de cœur doux, ni d’âme tendre, mais de furieuse passion », Homère nous dépeint un héros esclave de sa violence. Les actes mentionnés sont brutaux mais ce sont ceux du héros, le vainqueur, celui dont le texte salue la bravoure. Par contraste, la mort des autres est atténuée, comme cet euphémisme « les ténèbres voilèrent les yeux de Trôs, tandis que la vie lui manquait » qui en adoucit le sens. Quant à la terre qui reçoit le sang, elle nous renvoie à deux significations, deux lectures. Celle d’une terre qui s’imprègne de la force du héros, celle d’une terre qui reçoit le sang des morts. Et, dans une relecture plus récente, celle d’un sang versé dans la brutalité.
Scarron, lui, s’amuse du genre épique en nous présentant un héros mal fagoté « aussi pauvre d’habits que riche de mine », « chausses troussées », mal équipé, « brodequins à l’antique, que les boues avaient gâtés jusqu’à la cheville du pied » et dont les prouesses, nous l’avons dit, se cantonnent à la chasse, la « petite guerre ». Son visage porte cependant l’empreinte du combat « il avait un grand emplâtre sur le visage, qui lui couvroit un œil et la moitié de la joue » mais reste limité, sans détails, à l’inverse du reste du récit. Le choix d’un verbe comme « [assassiner] » pour référer à « plusieurs pies, geais et corneilles » nous apparaît donc comme une volonté de se moquer et de ce personnage, et de l’importance donnée au héros de l’épopée. La mention « marchait à côté de la charrette », semble confirmer que le personnage marche également à côté de l’épopée, dans un décalage avec le genre.
Céline, enfin, reprend le ton emphatique d’Homère pour le déconstruire, ne s’attaquant plus aux faits mais au genre lui-même. En énumérant et en alternant la possession et la dépossession « Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos », le texte nous renvoie à l’image d’une armée certes prête au combat, « sifflant, tirailleurs, comploteurs, volant, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon » mais où transparaissent au cœur même de l’extrait des mots ambigus tels « se défilant », « caracolant dans les sentiers ». La réalité de la guerre, dans ses actions, dans sa peur (« panique »), est rappelée jusque dans la position infernale de l’homme perdu dans un enfer « enfermés sur la terre comme dans un cabanon ». Le regard du personnage s’appuie ainsi autant sur la guerre, « cette imbécillité infernale », que sur les hommes, « monstre », « pire qu’un chien ». Le Voyage au bout de la nuit suppose ici que le narrateur puisse sortir indemne de cette « croisade apocalyptique », deux termes à connotation religieuse, et donc tuer pour éviter de l’être.
Ces trois textes du corpus nous présentent ainsi trois visions différentes de la guerre, vue par un narrateur dont le récit valorise le combat pour appuyer la bravoure et la légende, vue par la déconstruction romanesque qui change les codes et s’en amuse, vue enfin par la reprise du modèle antique déconstruit et ramené à sa réalité.


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Dissertation théâtre
puce Dissertation argumentation, éléments de corrigé
puce Plan type au brouillon
puce Radiguet, "Le diable au corps", La Rencontre, analyse
puce Radiguet, "Le diable au corps", L’autoportrait, analyse
puce Radiguet, "Le diable au corps", « l’île d’amour », analyse II
puce Radiguet, "Le diable au corps", lecture analytique, « l’île d’amour »
puce Dissertation littérature / dissertation poésie
puce Dissertation poésie / dissertation littérature
puce Sujet de bac, pistes d’analyse
puce Les enjeux de l’incipit, questions
puce Molière, L’École des femmes, Acte I, scène 2, du début à « pour vous »
puce "Candide", Voltaire, chapitre 19, Plan de commentaire
puce "Candide", Voltaire, Chapitre premier, extrait et commentaire
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Culture générale   Tutoriels pour débutant   Windows   Linux   Firefox   Windows Mobile   Métier   Microsoft Office   HTML   Tutoriels   Europe   Bases de données   Android   Peinture   Manga   Techniques   #ALaMaison   Cinéma   Education   Société   Urbanisme   Windows 7   Droit   Pages Ouvertes   arts visuels   Séries TV   sport   Histoire   Photographie   Spectacle   Edito   Poésie   Anime   Cours   Installation   BD   Vie privée   Théâtre   Littérature   Fable   Windows Vista   Musique   Recherche d’information bibliographique   Roman  
Eclairement © 1998 - 2019
Mentions légales - Contact - Partenaires