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"Phedre", Racine, Acte V, scène 6, commentaire détaillé

Phèdre, Racine - Acte V, scène 6, Récit de Théramène

lundi 20 avril 2020, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: #ALaMaison :: Théâtre ::

Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


Phèdre, Racine
Acte V, scène 6, Récit de Théramène « À peine nous sortions (…) de feu, de sang et de fumée ».

THERAMENE
1498 A peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char. Ses gardes affligés
1500 Imitaient son silence, autour de lui rangés ;
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes ;
Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
1505 L’œil morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et du sein de la terre, une voix formidable
1510 Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ;
Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant, sur le dos de la plaine liquide,
S’élève à gros bouillons une montagne humide ;
1515 L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes ;
Indomptable taureau, dragon impétueux,
1520 Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,
La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
Le flot qui l’apporta recule épouvanté.
1525 Tout fuit ; et sans s’armer d’un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre,
1530 Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
1534 Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

Méthode préparatoire
Qui parle ?
Théramène livre le récit de la mort d’Hippolyte à son père.
À qui ?
Double énonciation au théâtre : le personnage s’adresse à un autre personnage, Thésée donc, et aussi au public.
De quoi ?
De la mort d’Hippolyte en donnant des détails qui s’apparentent à une épopée (Long récit poétique d’aventures héroïques où intervient le merveilleux, in http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/%C3%A9pop%C3%A9e/48926)
Comment ?

Pourquoi ?
Captiver le spectateur par un récit aux allures mythiques. Lui inspirer de la frayeur et de la pitié, visée de la catharsis. Catharsis : purgation des passions, libérer les passions grâce à la représentation théâtrale qui les représente symboliquement.
Aristote, Poétique, chapitre 6 (traduction de M. Magnien) :
« La tragédie est donc l’imitation d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une certaine étendue […] ; c’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre » (in http://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/catharsis.php).
Aristote : « la fable doit être composée de telle sorte que, même sans les voir, celui qui entend raconter les faits frémisse et soit pris de pitié. » (Poétique, 1453b)

Introduction (cf. http://lyclic.fr/lyclipedia/document/MzYwAAA=:lecture-analytique--phedre-v-6-v-1507-1551-1ere-partie--document-lyclic)
(Situation de l’extrait). Désemparée en apprenant le retour de Thésée, Phèdre laisse sa confidente, Oenone, mentir au roi en accusant Hippolyte d’avoir voulu la séduire. Furieux, Thésée demande à Neptune de punir le traître. Lorsqu’il comprend son erreur, il est trop tard. Théramène, le gouverneur d’Hippolyte, vient, dans cette 6 de l’acte V, faire le récit de la mort de son maître. (Présentation de l’extrait) L’attaque et le meurtre d’Hippolyte par un monstre marin envoyé par le dieu Neptune ne peuvent, de toute évidence, être représentés sur la scène. Le souci de l’unité de lieu, mais aussi la nécessité d’observer les bienséances conduisent l’auteur à recourir au récit. Pour autant, et comme l’écrit Aristote, « la fable doit être composée de telle sorte que, même sans les voir, celui qui entend raconter les faits frémisse et soit pris de pitié. » (Poétique, 1453b). Aussi le récit a à charge, selon le principe de la double énonciation, d’informer le personnage de Thésée du sort réservé à son fils, en même temps que d’informer le spectateur, chez qui il doit susciter terreur et pitié. (Problématique) Dans cette perspective, nous nous demanderons comment le récit de Théramène parvient à toucher le spectateur, davantage même que s’il était représenté. (Annonce du plan) Pour ce faire, nous nous proposons de suivre trois axes d’étude. Tout d’abord, nous nous attacherons à montrer en quoi cet extrait est un récit captivant qui suscite l’attention du spectateur et le captive par son pouvoir de suggestion. Puis, nous nous attacherons à montrer en quoi cet épisode constitue une véritable scène héroïque. Enfin, nous montrerons en quoi la mort d’Hippolyte est une mort tragique qui constitue le premier mouvement du dénouement, ainsi que le premier mouvement cathartique réel de la pièce.

I- Un récit captivant
La tirade force le public au respect et maintient son écoute. Plus encore lorsqu’il s’agit de personnages secondaires : si le récit de Théramène a partie liée avec le dénouement, il lui faut tout de même susciter l’intérêt et captiver l’attention.

A- Un récit structuré
La tirade de Théramène est un récit dont la composition répond au schéma narratif traditionnel, lequel, présentant les événements de façon progressive et méthodique, assoit la cohérence de l’ensemble et favorise l’attention du spectateur. Dans cette perspective, le « monstre furieux » apparaît comme l’élément perturbateur qui modifie la situation initiale (« Un effroyable cri sorti du fond des flots / Des airs en ce moment a troublé le repos » v. 1507-1508). Cet élément perturbateur est mis en exergue par le recours au passé composé qui rompt avec l’imparfait duratif des premiers vers de la tirade. Tandis que les compagnons d’Hippolyte vont trouver refuge dans un temple, ce dernier prend à charge de combattre le monstre. Cette étape constitue l’étape des péripéties, où dominent le présent de narration (« Présent de narration : rapporte au présent des actions passées. Il rend l’action plus vivante, donne une impression de “direct” alors que les faits appartiennent au passé. Ce présent est coupé de la situation d’énonciation (présent de celui qui parle) car il est mis à la place d’un passé simple » in http://www.weblettres.net/brevet/index.php?page=tps2) et l’emploi de verbes d’action. La première péripétie voit le monstre touché au flanc par Hippolyte (« Il lui fait dans le flanc une large blessure » v. 1530). La deuxième péripétie, elle, introduit un renversement. Le monstre s’attaque aux « coursiers » du héros, « leur [présentant] une gueule enflammée, / Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée » (v. 1533-1534). Outre le canonique schéma narratif, qui structure à la fois le récit et l’attention porté à celui-ci, c’est l’art qu’exerce l’auteur du suspens qui captive le spectateur.

B- Un récit qui ménage le suspens
Si le récit est structuré de telle manière que les événements s’enchaînent les uns aux autres et concourent en même un point tragique, il n’en faut pas moins tenir en haleine le spectateur. Aussi l’auteur a-t-il recours à l’art du suspens, par un jeu de retardements qui créent l’attente et suscitent la curiosité. En ce sens, dix vers sont nécessaires avant que le monstre ne soit présenté comme tel au spectateur. Celui-ci n’est d’abord qu’un cri, dont l’allitération en [f] du vers inaugural (« effroyable », « fond », « flots ») traduit la percée. La structure en chiasme, « un effroyable cri » (v. 1507) / « ce cri redoutable » (v. 1510), enferme le récit dans un univers sonore qui en retarde l’actualisation. L’adverbe « cependant » (v. 1513), qui constitue le point de relais d’un sens – l’ouïe – à un autre – la vue –, n’introduit d’abord qu’une vision incertaine : l’oxymoron « montagne humide » (v. 1514) exprime à la fois la stature et la puissance du monstre à venir en même temps que son caractère évanescent (Oxymoron : figure qui réunit un sens et son contraire. Oxymore : alliance de deux termes contradictoires). Enfin, l’éloignement du complément d’objet direct (« un monstre furieux » v. 1516) du verbe dont il dépend (« vomit » v. 1515), diffère autant qu’il est possible l’évocation explicite de la créature. Au delà de la structure narrative et des effets de retardement, c’est la volonté de l’écrivain de matérialiser visuellement la scène qui rend présent aux yeux du spectateur le drame rapporté, et achève ainsi de capter son attention.

C- Un récit pour les sens
Le récit de Théramène, en effet, parvient à rendre visible ce qui est absent sur la scène. En ce sens, le recours à la focalisation interne engage déjà le spectateur sur la voie de la subjectivité : il reçoit les événements tels que le narrateur-témoin les perçoit. Mais c’est au moyen d’une hypotypose (Description réaliste. L’hypotypose est ainsi définie par Cicéron dans sa Rhétorique à Herennius : « L’affaire semble se dérouler et la chose se passer sous nos yeux ») que l’auteur parvient à accomplir une véritable recréation des événements, conduisant le spectateur à devenir le double sensoriel du narrateur. L’emploi du présent de narration (par exemple : « Hippolyte lui seul digne fils d’un héros, / Arrête ses coursiers, saisit ses javelots » v. 1527-1528), qui abolit la distance temporelle et rend les événements contemporains de l’énonciation, invite le spectateur à revivre la scène. L’attention portée aux détails est également importante, et participe pleinement de l’hypotypose. Le spectateur ne peut bien se figurer une scène que si on lui en donne les précisions nécessaires. Dans cette perspective, la description du monstre marin (v. 1517-1521) ne laisse, ou presque, aucun sens à l’abandon. Le vers 1520, qui appelle essentiellement la vue (« recourbe », « replis tortueux »), appelle également, par une allitération en [r], l’ouïe, préparant déjà « [les] longs mugissements » évoqués au vers suivant. Les notations auditives sont donc elles aussi très présentes : elles achèvent de saturer l’univers perceptif du spectateur.
(Transition) Le récit de Théramène est un récit qui captive le spectateur en même temps qu’il parvient à lui faire vivre, par son fort pouvoir de suggestion, la scène absente. Or ce pouvoir de suggestion est un élément déterminant dans l’objectif de la tragédie de susciter terreur et pitié.

II. Une scène héroïque
cf. ici http://lyclic.fr/lyclipedia/document/MzY1AwA=:lecture-analytique--phedre-v-6-v-1507-1551-2eme-partie--document-lyclic

Le récit du combat d’Hippolyte avec le monstre marin révèle la tonalité épique (qui relève de l’épopée, donc du long récit célébrant les exploits d’un héros et où intervient le merveilleux) et pathétique du passage. Le recours au merveilleux inaugure la terreur du spectateur, qui se confirme dans la bataille que mène le héros contre lui.

A. L’avènement du merveilleux
L’extrait proposé à l’étude se concentre essentiellement sur la naissance du monstre et le combat que lui livre Hippolyte. S’il n’est aucunement envisageable de représenter ces événements sur une scène de théâtre, ceux-ci s’opposant aux bienséances et à l’unité de lieu, ils sont néanmoins évoqués dans la mesure où ils ne trahissent pas le principe de vraisemblance. En effet, la réécriture du mythe de Phèdre inscrit la pièce dans les terres arides, resserrées entre la mer et le désert, de l’Antiquité. En ce sens, le recours à la mythologie, à défaut d’avoir quelconque épaisseur véridique, paraît tout à fait vraisemblable. Les premiers vers de notre extrait traduisent bien cette « hésitation » dont parle Todorov à propos du fantastique.
[Différence entre merveilleux et fantastique
• dans un récit merveilleux, les données du monde surnaturel sont acceptées comme allant de soi par le lecteur, on observe de sa part une confiance, une crédulité, l’auteur ayant bien ménagé l’arrivée du merveilleux pour qu’il passe inaperçu. Personne ne s’étonnera donc dans un conte de fées de l’existence de dragons ou des sorcières.
• le fantastique reste ancré dans la réalité. L’événement surnaturel n’est pas admis comme tel ; il crée une hésitation de la part du héros et du lecteur (Todorov), qui peuvent soit trouver une explication rationnelle de l’événement, soit pencher pour son caractère surnaturel. Mais le fantastique prend fin dès qu’une réponse tranchée est apportée.
http://chararose.e-monsite.com/pages/distinction-entre-le-merveilleux-et-le-fantastique.html, http://fr.wikipedia.org/wiki/Fantastique ] Avant que le monstre marin ne soit explicitement évoqué par Théramène, la suite d’adjectifs hyperboliques (qui expriment de façon exagérée une idée ou une expression), (« un effroyable cri » v. 1507, « une voix formidable » v. 1509, « ce cri redoutable » v. 1510) construit une démesure sonore qui prépare l’apparition du monstre, tout en maintenant une hésitation. En revanche, la personnification (attribuer des propriétés humaines à un animal ou à une chose inanimée. Rendre comme une personne) de la mer (« le dos de la plaine liquide » v. 1513, « l’onde approche […] et vomit » v. 1515) assure déjà le renversement des lois naturelles. Aussi l’avènement et la description du monstre – l’emploi même du terme « monstre » (v. 1516, 1522, 1529, 1531) est éloquent – produisent un glissement de l’hésitation à la confrontation, en somme du fantastique au merveilleux. Son corps « couvert d’écailles jaunissantes » (v. 1518) vient rappeler qu’il est une créature de Neptune, dieu des mers et des océans ; ses « cornes menaçantes » (v. 1517) rappellent celles d’un « taureau » (v. 1519) ; sa « gueule enflammée » (v. 1533) celle d’un « dragon » (v. 1519). C’est le caractère hybride (ici caractère double (mélangé) de la créature qui rend celle-ci proprement monstrueuse et terrifiante. Car le merveilleux a ici une double fonction, interne et externe au récit. Du point de vue externe, le merveilleux immisce dans le cœur du spectateur un sentiment de terreur, propre au tragique. Du point de vue interne, il prépare l’avènement du héros. C’est Hippolyte, « lui seul » (v. 1527), qui affrontera avec bravoure la créature.

B. L’avènement du héros épique
L’avènement de la créature permet en effet à Hippolyte de se constituer en héros épique. Et c’est ainsi que le décrit Théramène. Les premiers vers de la tirade le présentaient comme le chef d’un cortège galopant vers Mycènes (« Ses gardes affligés / Imitaient son silence, autour de lui rangés » v. 1499-1500). C’est l’apparition du monstre marin, la fuite des gardes dans le temple, et, partant, la solitude d’Hippolyte devant l’épreuve, qui opèrent la transformation du « fils [de] héros » (v. 1527) en héros lui-même. « Tout pensif » (v. 1501) comme nous le présentait Théramène au début de son récit, Hippolyte, devant l’épreuve, fait montre de courage. La suite de verbes d’action (« arrête » v. 1528, « saisit » v. 1528, « pousse » v. 1529, « lui fait » v. 1530), que le présent narratif rend encore plus vivante, montre que le personnage n’a peur de rien. Le parallélisme syntaxique du vers 1528 (« Arrête ses coursiers, saisit ses javelots ») traduit l’équilibre, la maîtrise et le sang-froid du héros. Ceux-ci sont d’ailleurs couronnés d’un exploit : le monstre est touché au flanc. Mais sa « large blessure » (v. 1530) n’est pas fatale, et relance le combat. Le rythme syntaxique ternaire du vers 1534 ("Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée") vient rompre l’équilibre du vers 1528, traduisant le renversement des rapports de forces : Hippolyte est soumis à la fureur de ses « coursiers », et n’est désormais plus maître de l’action. Le héros épique accomplit des prouesses et traverse des épreuves qui, le laissant mort ou vif, permettent la manifestation de ses qualités. En ce sens, le récit de Théramène est à la fois un plaidoyer en faveur d’Hippolyte en même temps que son éloge funèbre. Celui-ci devra toucher Thésée, son père, commanditaire de la mort de son fils, ainsi que le spectateur.
Le récit de Théramène suscite pitié et terreur chez le spectateur, mais c’est le tragique de l’extrait, en ce qu’il participe au dénouement de l’œuvre, qui en fournit la première leçon mémorable.

III. Une mort tragique
Le récit de Théramène constitue la première étape du dénouement de la pièce, qui trouve son terme dans le suicide de Phèdre. Ce premier accomplissement tragique, auquel ne peut échapper le héros, porte en lui une première leçon destinée au spectateur : l’amour et la mort sont indéfectiblement liés.

A. La malédiction à l’œuvre
La mort d’Hippolyte est commandée par son propre père. « Neptune par le fleuve aux dieux mêmes terrible, / M’a donné sa parole, et va l’exécuter. / Un dieu vengeur te suit, tu ne peux l’éviter. », s’exclame Thésée dans la scène 3 de l’acte IV (v. 1158-1160). Cela est confirmé par Théramène : « On dit qu’on a vu même en ce désordre affreux / Un dieu, qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux. » (v. 1539-1540). Le recours au pronom indéfini « on » confère à l’épisode une dimension légendaire en même temps qu’il traduit une crainte de la divinité. C’est bien Neptune en personne qui intervient pour aider le monstre marin dans son combat contre Hippolyte. Par ailleurs, les « cornes menaçantes » de la créature, son allure de « taureau » sont comme marquées du sceau de roi d’Athènes : sa victoire contre le Minotaure, mi-homme et mi-taureau, est l’un de ses exploits les plus glorieux. En ce sens, Hippolyte ne semble pouvoir échapper à la mort. Quand il parvient à blesser au flanc la créature, ce sont ses plus fidèles alliés, « ses coursiers », qui se chargent d’accomplir la malédiction. « La frayeur les emporte, et sourds à cette fois, / Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix. / En efforts impuissants leur maître se consume. / Ils rougissent le mors d’une sanglante écume. » (v. 1535-1538). Ces nouveaux « flots d’écume » (v. 1516) sont une métaphore qui rend la bave des chevaux pareille aux « gros bouillons » (v. 1514) de la mer soulevée au moment de la naissance du monstre. C’est ainsi montrer l’absolue nécessité de la mort du héros, qui ne peut rompre le cours de la malédiction qui pèse sur lui. En ce sens, le nom même d’Hippolyte – étymologiquement « celui qui délie les chevaux » – résonne tragiquement dans cet épisode : celui qui délie les chevaux meurt pourtant lié à eux.

B. L’amour, la mort
La malédiction de Thésée est causée par le mensonge d’Oenone, qui lui fait croire qu’Hippolyte est amoureux de Phèdre. Aussi le récit de Théramène est la première étape du dénouement tragique de la pièce, en même temps que les balbutiements d’une première leçon pour le spectateur : l’amour coupable conduit à la mort. Dès le début de l’extrait, la naissance du monstre furieux, « vomi » par la mer dans un « flot d’écumes », fait écho à la naissance de Vénus, déesse de l’Amour, surgi nue des flots et de l’écume. L’amour et la mort procèdent donc d’un même mouvement tragique. De même, au « cri effroyable » qui ouvre l’extrait répondent « les cris douloureux » qui le closent, à la naissance du monstre répond la mort d’Hippolyte. Au désir de Thésée de voir périr son fils répond le « mortel souvenir » de cette mort par lequel il se voit déjà « persécuté » (V, scène dernière, v. 1607). La tragédie est un cycle infernal dans lequel les héros sont emportés malgré eux. Aussi le spectateur ne peut, devant ce triste récit, qu’éprouver la terreur et la pitié qui font les grandes tragédies.

Conclusion
Le récit de Théramène a une indéniable puissance évocatrice : il restitue cette atmosphère mythique grandiose et effrayante où l’on voit se déchaîner des forces surnaturelles face auxquelles l’homme est impuissant. Il exalte néanmoins l’intrépide courage de celui qui, seul, ose affronter le monstre envoyé par Neptune. Il offre enfin le spectacle désolant de la mort cruelle d’un innocent, victime de l’aveuglement d’un père et du courroux céleste : terreur, admiration, pitié, telles sont les émotions successives que provoque chez le spectateur le récit de Théramène.


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