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Ode à Cassandre de Ronsard, le poème du 24

dimanche 24 janvier 2010, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: Education :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour le mois de janvier, une proposition d’analyse par Corinne du poème Ode à Cassandre de Ronsard. Et le mois prochain, nous vous ferons découvrir deux des poèmes d’un auteur d’aujourd’hui, poèmes qui nous sont parvenus dans le cadre de notre appel à publication pour la partie poésie contemporaine de la Revue du 24.


 Ode à Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

 Introduction

Ronsard a maintes fois traité du thème de la belle indifférente aux transports amoureux du poète. Il en livre ici une version originale où le vocabulaire amoureux rejoint les inquiétudes du poète. Organisé en trois moments, le poème, du vers 1 à 6, offre une vision idyllique de la beauté, pour, dans les 6 vers suivants, faire part d’une inquiétude. Enfin, les douze derniers vers livrent une mise en garde. Dans ce mouvement de progression en basculement, il serait donc intéressant de voir comment Ronsard livre son instance amoureuse en étudiant, dans un premier temps, la beauté de la femme lorsqu’elle est rapprochée de celle de la fleur, puis, dans un deuxième temps, la stratégie amoureuse mise en place par le poète.

 I La beauté et la femme

Construit autour d’une rose dont il s’agit de détailler les atouts, le poème propose une métaphore filée de la femme.

a) Métaphore de la fleur

- Sous le prétexte d’admirer cette rose, le poète construit en effet une métaphore autour de la femme. Celle-ci n’est désignée que par le titre « mignonne » (v. 1, v. 13), les pronoms personnels des 12 premiers vers renvoyant eux à la rose.

- La mention de la « robe » (v. 3), reprise par le détail des « plis de sa robe » (v. 5), renvoie aux parures de la femme.

- De même, le choix du terme « teint » (v. 6) désigne explicitement une femme puisqu’il s’agit d’une particularité humaine. Cette mise en parallèle se marque également par le déterminant possessif « votre » et la structure comparative « au votre pareil ».

- La personnification de la fleur « elle a dessus la place » (v. 8), « ses beautés laissé choir » (v. 9), donne à la fleur des attitudes humaines, favorisant le rapprochement entre la femme et la fleur.

- Son mode d’apparition « ce matin avait déclose » (v. 2), « … une telle fleur ne dure / Que du matin jusques au soir » (v. 11) est relevé et rappelle l’apparition magnifique (ou ensorcelante) d’une femme qui, ensuite, disparaît.

Sans doute parce qu’il est plus courtois de célébrer la beauté d’une rose que celle d’une femme, le poète entreprend donc une métaphore filée des beautés de l’une pour magnifier l’autre. La rose, en effet, semble parée de tous ces atouts attendus et relevés chez une femme.

b) Description de la rose

Le poème insiste ainsi sur les qualités remarquables de cette fleur.

- La rose est tout d’abord assimilée à une beauté naturelle (mention du « soleil » v. 3, pas d’artifice)

- Sa couleur ensuite, d’un rouge sombre, « pourpre » (v. 3), adjectif repris sous forme adjectivée au v. 5, indique une tonalité chatoyante et majestueuse. Cet assombrissement de l’habit permet également un contraste avec le « teint » (v. 6).

- La beauté de ses atouts en rappel, lorsqu’il s’agit de décrire la couleur de la « robe » qui éclate à la lumière, « sa robe de pourpre au soleil » (v. 3), en une sorte de duel visuel. Se forme ici comme l’idée d’une bravade aussi puisque le poème insiste à nouveau sur la couleur de la rose, non sur celle du soleil.

- La grâce des mouvements est également suggérée par la mention du « [pli] » (v. 5) des vêtements. Rappelons qu’un pli se forme aux mouvements du corps et qu’il s’agit ici de désigner celui de la femme qui bouge, en une composante érotique discrète.

- La mention des « vesprées » (v. 4), enfin, marquant le jour déclinant, semble, par opposition, indiquer les atouts revêtus pour un soir, une parure destinée à charmer par son éclat. Si dans un premier temps le poète a choisi d’honorer la femme par l’intermédiaire de la fleur, il insiste également sur un avenir moins prometteur.

c) Beauté et menace du temps

- La personnification de la fleur se voile ainsi d’une double menace, avec l’idée d’un renouvellement, floral et naturel, mais qui renvoie aussi à celui de la femme, dont la beauté sera éclipsée par celle d’une autre : « dessus la place » (v. 8).

- Vient ensuite l’idée de la disparition, « ses beautés laissé choir » (v. 9), par une structure verbale « laissé choir », où le verbe à connotation négative placé en finale prend poids et importance. La fin du vers se termine par la fin de la rose, par mimétisme entre poème et évocation, accentuant cette donnée qui gagne en pouvoir de suggestion.

- Pour évoquer la dégradation de la beauté, le poème ne reprend pas les composants des premiers vers (atouts, couleurs) mais énonce simplement la réalité implacable de la fin, insistant sur la progression inexorable de l’outrage par un rythme régulier qui figure celui d’une montre « Puisqu’une telle fleur (…) jusques au soir ! » (v. 12).

Cette fleur métaphore de la femme en reprend toutes les qualités remarquables qui peuvent attiser la convoitise du poète. Beauté, élégance, accord des couleurs, la fleur ressemble à la femme jusque dans sa tragique destinée, la mort de sa beauté. Face à la menace, le poète offre une invitation amoureuse tout autant que stratégique.

  II la stratégie amoureuse

Cette invitation amoureuse se construit sous une thématique simple mais dans une relative complexité stratégique. Évoquant la dégradation à venir, le poète y oppose en effet une invitation simple : profiter de l’instant présent.

a) Invitation au Carpe Diem

- Cette invitation au Carpe Diem est annoncée sous le double champ lexical de la nature et du temps. Le champ lexical de la nature, avec l’adjectif « verte », tonalité du feuillage, est ici associée, par redondance presque, à la « nouveauté » (le feuillage nouveau est en général vert).

- La beauté fugace de la fleur, et par conséquent de la femme, implique de profiter du moment présent, de « cueillir le jour ». Le positionnement en fin de vers des termes « jeunesse » et « vieillesse » marque ainsi une opposition structurale et imagée, balançant entre les deux antithèses de l’existence humaine.

- S’il reprend le Carpe Diem, le poète l’incline vers une version plus personnelle, teintée de mélancolie « las » (v. 7). Le choix d’une personnification de la « Nature » (v. 10), s’il marque aussi une pratique d’époque, évoque une communion entre les éléments et l’homme. Cette nature, s’il fallait la suivre aveuglement, serait celle de l’amour.

Cueillir le jour, cueillir la fleur, le poème joue du double emploi du verbe pour marquer le parallèle de sa démonstration. Il se présente ainsi comme un stratège qui construit son discours amoureux.

b) La construction du discours stratégique

Un changement progressif d’énonciation entoure en effet le message du poète. Si les deux entités sont confondues grâce à la métaphore, le poème glisse doucement vers une adresse directe à la femme.

- Un changement d’énonciation brouillé avec « Mignonne » du vers 8 qui peut tout à la fois renvoyer à la rose ou bien à la femme.

- l’impératif « voyez » (v. 7), s’il indique que la destruction vise la fleur, s’adresse en réalité à la femme.

- « ses beautés laissé choir » (v. 9), semble signifier que la fleur elle-même abandonne la lutte

- La répétition des impératifs « Cueillez » (v. 16) martèle un message que le poète se charge de relayer. Le changement d’énonciation est en effet marqué avec une adresse directe à la femme. La mention de son « âge » (v. 14), donc une composante humaine, nous renvoie, par inversion grâce au terme « fleuronne » (v. 14), à la fleur devenue secondaire. Ce n’est plus la fleur qui désigne la femme mais la femme qui peut se comparer à la fleur. Le dernier mot « beauté » (v. 18), ne renvoie plus à celle de la rose mais bien à la femme qui semble reprendre ici le premier rôle, un temps caché derrière la métaphore filée. Le terme « fleuronne », donc, perpétue cette métaphore mais la modifie.

Il s’agit ainsi pour le poète de, non seulement amener la femme à se retrouver dans cette image de rose, mais également de lui permettre d’assimiler le destin de la fleur au sien propre. En se retournant à nouveau vers la femme pour lui adresser ses vers, le poète la place, en quelque sorte, comme sujet agissant libre de choisir. En toute connaissance de cause. Mais son implication dans le poème brouille quelque peu le discours.

b) l’implication du poète

La présence du narrateur apparaît en effet dans le poème au-delà du message amoureux

- Le poète tente de convaincre la femme en s’impliquant comme énonciateur et comme acteur. Les deux points d’exclamation (v. 9 et 12) ainsi, appuient la démonstration mais indiquent également la présence du narrateur, impliqué dans le poème comme devrait l’être la femme.

- Cette destruction de la beauté, le poème nous l’annonce, est due à la cruauté d’un temps, d’une « marâtre Nature » (v. 10), personnification d’une figure qui décide en lieu et place des intéressés. L’implication du poète se retrouve cependant par l’utilisation d’un adjectif dépréciatif, « marâtre » permettant de visualiser le poète, la rose, la femme, impuissants devant le destin qui leur est réservé.

- Le poète apparaît comme un homme sage qui donne des conseils à propos d’un destin dont il semble connaître d’avance le déroulement. L’usage de l’impératif, « voyez » (v. 7) donne ainsi l’impression d’un homme qui se contente de faire constater ce qu’il annonçait. Le second impératif, au vers 13, « Donc, si vous me croyez », par la présence en début de vers d’une coordination de subordination « donc », implique une relation logique : si le discours a été entendu, la réponse sera sans équivoque. Enfin, « cueillez », au v. 16, en valeur de conseil, se joue sur le mode de la répétition et de l’art de convaincre.

En se présentant comme l’homme d’expérience à qui la femme aimée doit faire confiance, le poète construit son discours comme son personnage. Il joue en effet des deux niveaux d’énonciation, destinataire et émetteur, et permet un échange qui n’est somme toute que stratégique. S’il reprend une philosophie du bonheur présent, ce n’est, de même, que pour la détourner vers ses intérêts propres. Il s’assure, en fait, une autorité dont la finalité n’est pas vraiment de mettre en garde, mais de séduire.

 Conclusion

Le poète parvient habilement à traiter un thème d’époque, réactualisé par la composante amoureuse. La force du poème réside dans sa capacité à prévenir du destin, à proposer une solution mais aussi à construire un discours qui, parce qu’il est amoureux, ne devrait pas s’embarrasser de réflexion. Dans une perspective plus large, il est possible de lier la condition de la rose à celle de l’homme, l’inscription du poème et de la description comme trace mémorielle s’y opposant. Le poème, la maîtrise du style lui permettent aussi d’espérer l’immortalité. Cette joie que la belle lui refuse, la poésie peut la lui offrir.

Poursuivez votre lecture :

- Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine

- La Nymphe endormie de Georges de Scudéry

- Sur Paris de Paul Scarron

- Vous faites voir des os de Paul Scarron

- Baudelaire, Un hémisphère dans la chevelure


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+ Répondre à cet article (7 commentaires)
  • Ode à Cassandre de Ronsard, le poème du 24Pierr

    11 septembre 2010 10:21, par Pierre BOREL

    Il est dommage que l’auteur de cette excellente analyse n’ait pas souligné que le "CUEILLEZ" n’est que la reprise en Français du "CARPE" vouvoiement français en plus et que la métaphore CARPE DIEM est construite à partir de l’expression banale "cueille la fleur" (CARPE FLOREM), puisque la rose est au centre du poème et permet le transfert métaphorique vers la jeune femme.
    Enfin, il faut savoir qu’au XVI siècle, les roses, directement issues des églantines, avaient une durée de vie de 24 heures. Les améliorations de l’espèce étant réalisées au XVIII S par les Anglais. Ce qui fait que durant toute la Renaissance, l’éphémère beauté est toujours liée à la rose.

    Répondre à ce message

    • Ode à Cassandre de Ronsard, le poème du 24Pierr 11 septembre 2010 15:12, par Claire Mélanie

      Bonjour,

      merci pour votre message qui permet d’enrichir la compréhension du poème. Les commentaires que nous proposons n’ont pas vocation à être exhaustifs, la participation des lecteurs à leur élaboration est donc la bienvenue. En ce sens, vos précisions concernant notamment la réalité botanique de l’époque est fort intéressante.

      Répondre à ce message

    • Ode à Cassandre de Ronsard, le poème du 24Pierr 11 septembre 2010 17:13, par Corinne

      Merci pour ces précisions qui sont fort intéressantes en effet.

      Répondre à ce message

    • Ode à Cassandre de Ronsard, le poème du 24Pierr 15 décembre 2012 20:55, par MASUD

      salut

      quel est vision de Ronsard sur la mort et la fuite de temps ?

      quel sont les principaux vision des poete et ecrivain francais sur la mort et la fuite de temps ?

      je suis un etudiant qui habite en IRAN

      Répondre à ce message

      • Ode à Cassandre de Ronsard, le poème du 24Pierr 28 décembre 2012 01:29, par Corinne

        La vision de Ronsard sur la mort et la fuite du temps est, en quelque sorte, contenue dans ses poèmes : lorsqu’il s’adresse à ces femmes aimées, il loue autant leur jeunesse que son sentiment de voir le temps s’enfuir. L’étude du carpe diem retenue comme objet d’étude dans les cycles de première est à cet égard révélatrice : il s’agit tout autant d’étudier ce mouvement que de s’interroger sur la sensation d’oppression chez le poète, et peut-être sur nous-même…
        La vision des poètes en général est une question un peu vaste. Elle implique la dualité Éros et Thanatos, et regarde donc la psychanalyse comme ses relectures, elle se penche aussi du côté de la mélancolie. Je peux déjà vous indiquer quelques ouvrages sur une poésie plutôt moderne, c’est-à-dire après Baudelaire, voire une poésie contemporaine :

        BENOÎT CONORT, Pierre Jean Jouve : Mourir en poésie , Septentrion, Presse Universitaire, 2002.
        ARIÈS Philippe (sur la société)
        Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours , Seuil, 1975.
        L’homme devant la mort , deux tomes, Seuil, 1977.
        DE M’UZAN Michel, De l’art à la mort , Tel, Gallimard, 2006.
        HERSANT Yves, Mélancolies, De l’antiquité au XXè siècle , Laffont, 2005.
        « Deuil et littérature », Modernités, n° 21, textes réunis et présentés par Pierre Glaudes et Dominique Rabaté, Presses Universitaires de Bordeaux, 2005.

        En vous souhaitant de bonnes recherches et en restant à votre disposition. Nos lecteurs peuvent, peut-être, aussi vous aider ?

        Répondre à ce message

  • Ode à Cassandre de Ronsard, le poème du 24

    20 septembre 2012 19:16, par Fauchez

    Bonjour,
    le commentaire de l’ode est bien bâti. Signalons seulement une erreur : la rose dévoile plus ses atours que ses atouts, ce mot ne désignant pas les avantages physiques, bien que de beaux atours soient un atout pour séduire !

    Répondre à ce message

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