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Montaigne, "De ménager sa volonté", commentaire

dimanche 26 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


Montaigne, De ménager sa volonté

La plupart de nos vacations*[*fonctions, occupations] sont farcesques*[*dignes de la comédie]. « Mundus universus exercet histrionam »* [*« Le monde entier joue la comédie » (Pétrone, écrivain satirique latin)]. Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il ne faut pas faire une essence réelle, ni de l’étranger le propre*[*ni faire de ce qui nous est étranger ce qui nous appartient en propre]. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assez de s’enfariner*[*se maquiller] le visage, sans s’enfariner la poitrine*[*le cœur]. J’en vois qui se transforment et se transsubstantient*[*terme religieux qui désigne la transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ ; Montaigne veut dire ici que certains changent totalement leur être en un autre] en autant de nouvelles figures et de nouveaux êtres qu’ils entreprennent de charges ; et qui se prélatent*[*se prélassent, prennent une attitude satisfaite] jusqu’au foie et aux intestins et entretiennent leur office*[*ils gardent l’attitude voulue par leur fonction] jusqu’en leur garde-robe*[*pièce où l’on se change]....Ils enflent et grossissent leur âme et leur discours naturel à la hauteur de leur siège magistral. Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire. Pour être avocat et financier, il n’en faut pas méconnaître la fourbe*[*la fourberie] qu’il y a en telles vocation. Un honnête homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son métier, et ne doit pourtant en refuser l’exercice ; c’est l’usage de son pays, et il y a du profit. Il faut vivre du monde et s’en prévaloir tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger ; et lui, doit savoir jouir de soi à part et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même.
Je ne sais pas m’engager si profondément et si entier. Quand ma volonté me donne à un parti, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aux présents brouillis de cet état*[*situation confuse des guerres civiles] mon intérêt ne m’a fait méconnaître ni les qualités louables en nos adversaires, ni celles qui sont reprochables en ceux que j’ai suivis

Montaigne, Essais, I, 28 (orthographe modernisée)

Introduction
Montaigne, philosophe et moraliste, entend, dans Les Essais, donner forme à ses réflexions quant à l’art de se comporter, quant à sa façon d’être également, puisque sujet de son propre livre « Je suis moi-même la matière de mon livre » déclare-t-il en effet dans son adresse au lecteur.
Au chapitre X du Livre III, avec cet extrait « De ménager sa volonté », nous entrons cependant dans la vie domestique, puisque le titre s’entend au sens propre du terme. « ménager » signifie administrer son ménage, et, plus généralement gérer de manière avisée ; la « volonté » s’entend dans le sens large des libres dispositions d’un individu, de ses choix personnels dans le jugement et dans l’action ; « ménager sa liberté », c’est donc l’art de bien se conduire selon son libre arbitre, le sage emploi de ses facultés personnelles, et plus précisément, d’après le contexte de tout ce chapitre, dans le cadre de sa vie publique puisque Montaigne médite ici sur son expérience (ou « essai ») de maire de Bordeaux, pour deux mandats successifs de deux ans, de 1581 à 1585.
Le titre pose ainsi une question implicite : comment se comporter dans la vie publique de manière à préserver sa liberté ? Il est donc légitime de se demander comment Montaigne juge l’engagement public et l’articule avec la liberté personnelle. Ou plus précisément, sous quel angle décrit-il la vie sociale comme une « comédie » et recommande de s’y comporter. Pour répondre à cette question, nous pourrions étudier l’énonciation caractéristique d’un moraliste, puis la critique de l’engagement intégral dans les activités publiques pour enfin relever la sagesse d’une pensée libre.

I L’énonciation caractéristique de la réflexion d’un moraliste
Un auteur dit moraliste décrit et juge les mœurs, les conduites humaines, d’un point de vue général, en fonction de certaines valeurs (ou critères moraux) qu’il cherche à promouvoir. Nous relevons les principales marques de cette forme de propos dans :

1) Le va-et-vient entre le général et le particulier
• L’emploi récurrent, dès les premiers mots, des marques de la première personne du pluriel, de portée inclusive mais générale (lignes 7, 5) au présent de vérité générale. Ce sont des comportements courants, observables au fil du temps (lignes 1, 4, 5), sur les activités sociales (« vacations », lignes 1 et 13, « charges » ligne 16) ou les responsabilités publiques, les professions « office » (ligne 7), « commission » (ligne 9) , « métier » (ligne 14). L’emploi récurrent aussi des exemples multiples anonymes avec ainsi une portée générale, illustrative : « j’en vois qui » (ligne 5) prolongé par les pronoms personnels au pluriel « ils », « les », complétés par le déterminant possessif « leur », répétés (lignes 6, 11).
• Le recours, aussi, à des exemples particuliers : tantôt de professions, « avocat ou financier » (ligne 12), « un empereur » et « son empire » (ligne 16), avec allusion aux dignitaires de l’Église, des prélats, dans le néologisme métaphorique « se prélatent » (ligne 6), tantôt de catégories particulières de la population nationale, « nos adversaires », ligne 21 (Protestants, Réformés). Montaigne évoque même son propre cas individuel, caractéristique de cette œuvre qui se présente comme le portrait intellectuel et moral de son auteur : « le maire et Montaigne » (ligne 11), son mandat municipal donc. Dans le second paragraphe, l’usage de la première personne du singulier décrit son propre état d’esprit et sa propre conduite (ligne 19).
Cette combinaison concilie l’observation empirique de la vie sociale, son cas précis, et la portée générale, universelle, visée par le moraliste. Elle entre dans sa stratégie argumentative de persuasion.
Autre trait d’écriture typique d’un moraliste, les tournures appréciatives et prescriptives.

2) Les tournures appréciatives et prescriptives
Elles sont le signe de la volonté de convaincre le lecteur (non de lui imposer une conduite), mais aussi d’une conviction personnelle, bien arrêtée, et peut-être la trace d’une réplique à de possibles critiques essuyées dans l’administration de Bordeaux (notamment pour avoir veillé à protéger ses proches lors d’une épidémie de peste). Nous retrouvons ainsi :
• Appréciations, jugements de valeur, introduits par « nous ne savons pas » (ligne 4), « je ne puis leur apprendre » (ligne 8) qui comportent un regret et un reproche voilé. La tournure de limitation « c’est assez » (ligne 4) prescrit elle une modération. Des connotations péjoratives aussi, avec l’adjectif métaphorique « farcesques » (ligne 1) ou l’image railleuse et méprisante « [ils] entraînent leur office jusques en leur garde-robe » (ligne 7) ou encore l’hyperbole réprobatrice « ils adorent tout ce qui est de leur côté » (ligne 22).
• Incitations, voire leçons, introduites par le tour impersonnel énergique « il faut » (ligne 2) retourné en la négative « il n’en faut pas faire » (ligne 3) que nous retrouvons plus loin « il n’en faut pas moins » (ligne 12) ou « il faut vivre » (ligne 15). Le verbe « devoir », de sens identique, prolonge ces prescriptions (lignes 14, 16, 17).
Par ces marques qui introduisent nettement ses propres jugements de valeur, nous constatons donc l’implication vigoureuse du moraliste dans son propos.

3) L’usage de la citation, caractéristique de l’humanisme
Autre procédé d’énonciation, peut-être de portée plus contextuelle, l’usage de la citation.
• procédé rhétorique récurrent dans les Essais, il est présent ici à trois reprises : trois phrases courtes en latin sans l’indication explicite de leur auteur et qui prolongent la pensée formulée juste avant par Montaigne. La première file la métaphore de la « farce » (offre une métaphore filée de la « farce »), et explique peut-être son origine. La deuxième tire une leçon philosophique générale à partir d’exemples particuliers, à l’aide des catégories de la « fortune » (réussite sociale) et de la « nature ». La troisième fait écho à l’expérience propre de Montaigne en utilisant la même énonciation, à la première personne « gero ».
• Cette pratique confirme la connaissance intime par Montaigne des œuvres de l’Antiquité mais elle est aussi la marque usuelle de l’humanisme et de l’esprit de la Renaissance. Les lettrés du XVIe siècle réfléchissent et écrivent dans un dialogue intellectuel constant avec les auteurs anciens, nourrissent leur propre méditation des réflexions de leurs aînés. Bien plus qu’un simple ornement rhétorique, ces citations donnent un poids argumentatif supplémentaire à la pensée de Montaigne, elles entrent dans une stratégie de persuasion puisqu’elles agissent comme des cautions, des garants fondés sur l’autorité intellectuelle des Anciens.
Après avoir montré par quels traits d’écriture ce texte se définit comme le discours d’un moraliste humaniste, nous pourrions cependant examiner la teneur de ce propos sous son versant critique.

II) La critique de l’engagement intégral dans les activités publiques
1) La distinction préalable entre l’être et le paraître

• Dès la première phrase, une antithèse oppose en termes abstraits « apparence » et « essence réelle » (ligne 3), et rejette implicitement le paraître dans le superficiel, sans véritable substance ni valeur, indigne d’intérêt donc. Le paraître se trouve enveloppé de dédain, discrédité.
• S’observe un prolongement immédiat par l’antithèse symétrique entre « l’étranger » et « le propre » (ligne 3). Ces deux adjectifs substantivés établissent une opposition entre ce qui appartient à la vie extérieure, aux apparences sociales, et ce qui relève de notre vie intérieure, de notre conscience, et qui seul, de ce fait, fonde notre identité. Cette seconde antithèse dévalue donc un peu plus tout ce qui constitue notre paraître, puisque nos conduites découlent de nos obligations sociales, donc de l’image que nous donnons aux autres. Elle désigne aussi et surtout comme valeur première notre intériorité, notre sensibilité et notre pensée, notre personnalité profonde ainsi, qui ne s’affiche pas dans nos devoirs professionnels.
• Une illustration concrète de cette distinction nous est donnée par la métaphore du théâtre : Montaigne pose comme principe que presque toutes nos activités sociales relèvent de la comédie. Dès l’assertion initiale, dans laquelle « farcesques » connote péjorativement un jeu burlesque, une simagrée, un artifice prêtant à rire, un ensemble de conduites imposées par la profession qu’on exerce, et qu’on exécute avec l’application d’un acteur. Cette métaphore concentre l’une des obsessions de la sensibilité baroque, fascinée par le factice, le simulacre.
• Cette image est développée en une habile métaphore filée avec les mots « rôle » (répété) et « personnage emprunté » (ligne 2) mais aussi avec le verbe humoristique « enfariner » (lignes 4 et 5) qui fait allusion au maquillage blanc des bouffons de la farce (perpétué par le clown blanc).
Cette image teinte de dérision l’ensemble des attitudes (dans le vêtement, le langage, l’attitude et la physionomie mais aussi les comportements ou même les décisions) que nous imposent nos métiers. Ce rejet s’inscrit dans la tradition des écoles de l’Antiquité, et notamment du stoïcisme (Sénèque, précepteur de Néron, Marc-Aurèle, empereur) qui encouragent à distinguer nettement la fonction sociale et l’identité profonde de l’être, qui doit seule importer vraiment au sage, celui qui cherche à vivre au mieux. Face à cette opposition, Montaigne et comme arme de persuasion, l’ironie.

2) L’ironie sur la confusion courante entre la fonction et la personne
• Montaigne dévoile notre méprise commune entre « la peau » et « la chemise » (ligne 4), une métaphore concrète expressive, raillant de manière originale cette indistinction entre notre personnalité intime et notre « rôle » social, le jeu que nous devons jouer dans la société.
• Cette dénonciation se continue dans la phrase suivante, accusant implicitement certains de « s’enfariner » non seulement « le visage » (ligne 4), à entendre ici comme le masque que nous impose notre fonction sociale, mais encore « la poitrine » (ligne 5) qui, par métonymie, désigne non seulement une partie plus intime et cachée de notre corps mais aussi le siège de notre cœur, de notre sensibilité profonde : notre âme.
• Se note une gradation dans la raillerie avec la métaphore redoublée de la métamorphose, par « se transforment » et « se transsubstantient » (ligne 5) de certains individus qui s’identifient totalement à leurs professions, au point de changer de personnalité en même temps qu’ils changent de responsabilités. Cette gradation est accentuée par la syntaxe accumulative qui ajoute des images empruntées au lexique de la physiologie : « jusqu’au foie et aux intestins », et même de la scatologie, par allusion « jusques en leur garde-robe » (ligne 27), dans un registre de tonalité clairement sarcastique (moquerie ironique).
• La satire, très insistante, se poursuit dans l’exemple de la destination des « bonnetades » (coup de bonnet, salut), ligne 8, avec le groupe ternaire virant au burlesque « leur commission, ou leur suite, ou leur mule » (ligne 9) et la sotte proportion établie entre la vanité de « l’âme » que certains « enflent et grossissent » (ligne 10), en même temps que leur langage, selon une insupportable prétention, et le niveau de leur position sociale, concrétisée par l’image du « siège magistral » (ligne 11). Il s’agit ici d’un persifflage (moquerie) très spirituel de Montaigne contre la fatuité (orgueil) de certaines de ses connaissances (sans doute des clercs de haut rang), évoquées allusivement. Une outrecuidance (aplomb) ridicule donc, fondée, aux yeux du moraliste, sur la perte du sens de sa véritable identité, sa « nature » d’homme assimilée à tort avec sa « haute fortune ». Mais un danger plus grave et concret découle de cette illusion qui flatte notre amour-propre.

3) Le risque de la partialité dans le jugement sur autrui
Le risque de la partialité dans le jugement sur autrui ainsi.
• Et son corollaire, dans le prolongement logique de cette confusion : la corruption dans l’appréciation des autres hommes, eux aussi identifiés et réduits à leur position dans les relations politiques et religieuses « ils adorent tout ce qui est de leur côté » (ligne 22) où l’emploi de l’hyperbole sacrilège condamne vivement la passion partisane qui fait soutenir aveuglément les membres du même bord. Aucune légitimité n’est ainsi concédée aux « adversaires » : cette altération du jugement débouche sur un dangereux manichéisme (dualisme), une évaluation simpliste des individus selon deux catégories dichotomiques (coupées en deux parties, binaires), une pensée binaire, dualiste, gravement schématique (simplifiée) car source de fanatisme représenté comme une gangrène (putréfaction, nécrose) par l’image médicale de « l’infection » (ligne 20) qui pourrait contaminer l’esprit.
• Une confirmation de cette hypothèse est donnée par les allusions aux guerres de religion, dans les « présents brouillis de cet État » (ligne 21), alors même que la Gascogne où vivait Montaigne était une terre de sanglants affrontements entre catholiques et protestants. Autre allusion dans l’euphémisme du « débat » (ligne 25) et par « faillir au contraire » (ligne 27) dans la dernière proposition, sorte de rallonge (ou hyperbate) servant de chute à ce passage, renvoyant au fanatisme avéré de nombreux catholiques et protestants, entraînés dans une violence destructrice que déplore ici Montaigne.
À l’inverse, à cette violence, ce fanatisme, une autre attitude est possible, celle de la sagesse et de l’acceptation consciente.

III La sagesse d’une pensée libre
1) L’acceptation lucide de la « comédie sociale »

• Malgré la conscience lucide des comportements imposés par les fonctions qu’on occupe, Montaigne invite à se soumettre à cette sorte de simagrée : « il faut jouer dûment notre rôle » (ligne 3), qui renvoie au « devoir » de respecter les normes sociales. Une clairvoyance critique est nécessaire sur les usages douteux ou les pratiques fallacieuses (trompeuses) que sa profession comporte : « pour être avocat ou financier, il n’en faut pas méconnaître la fourbe qu’il y a en telles vacations » (ligne 12), mais l’on doit, selon Montaigne, y consentir, les accepter, l’on « ne doit (…) en refuser l’exercice » (ligne 14).
• Pour quelles raisons ? Ces exigences de comportement sont inhérentes à la profession, non à la personne, qui ne doit donc pas s’en juger responsable, puisqu’elle « n’est pas comptable du vice ou sottise de son métier » (ligne 13), lequel s’inscrit plus largement dans « l’usage de son pays » (ligne 14). Mais aussi parce qu’ « il y a du profit » (ligne 15), mot qui désigne non pas l’enrichissement mais l’utilité pratique en général (au plan collectif et individuel, c’est l’intérêt de tous et de chacun). Cette leçon de conformisme moral se fonde donc sur le pragmatisme (réalisme pratique), la sagesse pratique, ainsi que sur le souci de sociabilité, d’intégration dans le corps social. Ces valeurs de « prudence » et de sociabilité sont au cœur de l’idéal de « l’honnête homme » (ligne 13), plutôt que la recherche idéaliste de la pureté des mœurs, hors d’atteinte (comme en rêvera Alceste, le « misanthrope » de Molière) ou le refus de jouer un rôle social, et/ou la marginalisation, la « retraite » dans la solitude (comme doit s’y résoudre finalement ce même Alceste). Cependant, pour légitimer une telle position de compromis, une condition s’impose.

2) La préservation d’une distance intérieure
C’est l’idée force du texte, corollaire de la dichotomie entre l’être et le paraître : chacun doit garder pleinement conscience, en son for intérieur, de la distinction entre ce qui, dans son comportement, relève de la norme professionnelle ou sociale, des usages auxquels on doit se plier, et ce qui n’appartient qu’à la personne, l’individu singulier. Montaigne résume ce dédoublement, intellectuel et moral, dans une formule bien frappée : « Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire » (ligne 11) : lui-même ne s’est jamais confondu avec sa fonction. Ses comportements et ses décisions dans sa charge municipale découlaient de ses responsabilités, sans l’empêcher de se conduire autrement en dehors de ses obligations publiques, ni surtout de se juger de l’extérieur, d’avoir d’autres préoccupations et même éventuellement d’autres opinions. C’est déjà ce qu’exprime la réserve initiale : « jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté » (ligne 3) qui distingue « l’étranger » (la fonction) du « propre » (ligne 3), la contingence (hasard, éventualité) de « l’essence réelle » (ligne 3). Cette opération intérieure de distanciation d’avec soi-même, de détachement lucide, fonde et préserve la valeur présentée ici comme capitale : la liberté du jugement, l’indépendance de la pensée. Cette pratique constante de recul critique de soi par rapport à soi-même, qui reprend un précepte-clé de la morale stoïcienne antique, préserve de toute vanité odieuse et modère le risque de l’ubris, la démesure, notamment dans les plus hautes responsabilités : « le jugement d’un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger » (ligne 16), comme un statut provisoire et purement fonctionnel. Quels autres bénéfices sont à en escompter alors ?

3) Les bienfaits d’un jugement libre
• Dans le rapport avec les autres, l’adhésion seulement superficielle à une position politique, par choix réfléchi « Je ne sais pas m’engager si profondément et si entier » (ligne 19), évite de verser dans l’attachement aveugle annihilant l’esprit critique « quand ma volonté me donne à un parti, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte » (ligne 19). Cette modération dans les opinions favorise l’impartialité dans le jugement, forme intellectuelle de la justice, qui permet de reconnaître équitablement « les qualités louables en nos adversaires » (ligne 21) et les torts « reprochables » (ligne 22) dans ceux de son propre bord, ou encore d’avouer sans peine les mérites, « les grâces » d’un « bon ouvrage » même quand il nous critique, « plaide » (ligne 24) contre nous-mêmes. C’est la source de la vertu de tolérance.
• Pour soi-même, le plaisir suprême d’une conscience clairvoyante et autonome. C’est l’art de « savoir jouir de soi à part » (ligne 17), bonheur subtil du dialogue intérieur avec soi-même, de la réflexion de soi sur soi « se communiquer, comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même » (ligne 17), jouissance intellectuelle de l’exercice de la pensée donc, dans un espace inaliénable (inaccessible), car intérieur, de liberté. Mais aussi tranquillité de l’âme, ataraxie stoïcienne (indifférence), maîtrise des passions : « l’équanimité » (calme, impassibilité), grâce à la « pure indifférence » (ligne 24) dont « se gratifie » (ligne 25), se félicite Montaigne, preuve que cette sérénité rare (cf. les derniers mots) lui était douce et précieuse. Non pas insensibilité ainsi, mais refus de l’aliénation.
Une réflexion morale donc, à la fois critique et menacée, sur l’inévitable « comédie sociale », débouchant sur une leçon pratique.


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