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Maupassant, "Une vie", chapitre 6, extrait 2, texte et analyse

« Enfin on pénétra dans une grande avenue de sapins (…) conserves de noblesse », p 116

jeudi 23 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Ci-dessous, une proposition de commentaire d’un extrait du chapitre 6 de Une vie de Maupassant, précédé du texte de l’extrait.


"Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l’avenue, une barrière blanche était fermée ; Marius courut l’ouvrir et on contourna un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos.

La porte du milieu soudain s’ouvrit ; et un vieux domestique paralysé, vêtu d’un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés de linge blanc ; et un air moisi, un air d’autrefois, glacé, humide, semblait imprégner les poumons, le cœur et la peau de tristesse.

Tout le monde s’assit et on attendit. Quelques pas entendus dans le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les châtelains surpris s’habillaient au plus vite. Ce fut long. Une sonnette tinta plusieurs fois. D’autres pas descendirent un escalier, puis remontèrent.

La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup. Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le front bas.

Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets, sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La femme, en robe de soie ramagée, coiffée d’un petit bonnet douairière à rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.

Le mari serré dans une redingote pompeuse saluait avec un ploiement des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu’on aurait dits enduits de cire et son beau vêtement d’apparat luisaient comme luisent les choses dont on prend grand soin.

Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita de part et d’autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux côtés, ces excellentes relations. C’était une ressource de se voir quand on habitait toute l’année la campagne.

Et l’atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir cessé tout à fait d’éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville insistèrent. « Comment ? si vite ? Restez donc encore un peu. » Mais Jeanne s’était levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la visite.

On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint annoncer qu’on avait mis les chevaux à l’écurie.

Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On parla de l’hiver pluvieux. Jeanne, avec d’involontaires frissons d’angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute l’année. Mais les Briseville s’étonnèrent de la question ; car ils s’occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes.

Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté en des linges, l’homme et la femme si petits, si propres, si corrects, semblaient à Jeanne des conserves de noblesse".

Quelle est la particularité de cette présentation ?

I) Le portrait des nobles

L’entrée dans le château puis dans la vie des nobles s’appuie sur une description des lieux extérieurs, puis de la pièce et enfin des nobles. Cette description nous est donnée par le regard de Jeanne (focalisation interne) et se dévoile donc progressivement à mesure de ses découvertes. Chacune d’entre elles donne lieu à une retranscription fidèle que l’on peut assimiler au réalisme par son souci des détails : les « ornières boueuses », la tenue du domestique, les housses sur les meubles ou bien encore la tenue des hôtes. Ce sont également des indices d’un certain délabrement de la demeure « vaste et triste bâtiment », dont « la sonnette ne marche plus », et où une ambiance particulière va « imprégner les poumons, le cœur et la peau de tristesse ».

La vie routinière des hôtes se note par la mention de la surprise causée par cette visite mais aussi par une rupture de constructions entre des phrases longues à l’imparfait pour figurer l’attente et les phrases courtes au passé simple pour indiquer un changement d’habitude : la porte qui s’ouvre « soudain », la visite inhabituelle « on attendit » qui surprend.

Enfin cette description et cette retranscription d’une visite se font également sous le signe de l’humour. Les éternuements de la baronne, déjà, apportent un peu de spontanéité dans une scène ou ambiance figée. La mention d’une réaction entre l’éternuement et la toux relève de l’observation mais traduit également le regard amusé, par la mention « pas tout à fait ». La description des châtelains se teinte également d’humour dans la précision de détails tels que « deux petits, maigrelets, sautillants », une succession d’adjectifs sans autre nom commun que « petits » qui prend donc valeur de nom. Avec l’hypallage d’une « redingote pompeuse » également où la redingote semble représenter la gestuelle du maître. Enfin, dans l’empressement à maintenir ce rôle jusqu’au geste de sonner mais qui n’aboutit pas.
Ce portrait des nobles s’engage donc sous le signe de la satire par la justesse de la description teintée d’humour. Mais l’extrait révèle aussi une leçon sous jacente, une charge critique

II) la leçon donnée

Au-delà d’une description fidèle à la réalité qui permet de visualiser un décor se note une satire de la noblesse. Ce sont ainsi des attitudes (« Alors on se félicita de part et d’autres sans raison »), des manières (« cérémonieux et embarrassés »), l’empressement « inaccoutumé » à s’habiller et à revêtir de « beau vêtement d’apparat », où les nobles semblent tenir un rôle, celui qui est attendu d’eux et qu’ils doivent maintenir, dans leurs vêtements, dans leur attitude. Ce choix perdure au sein même du couple « cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers ».
Dans la conversation, une politesse de circonstance (« les premiers compliments de bienvenue et les politesses de voisinage ») laisse place au silence, à l’absence d’échange comme d’intérêt pour l’autre. Lorsque Jeanne précipite le départ, Julien, comme les Briseville, maintiennent une politesse sociale « Restez donc encore un peu » qui ne traduit pas leur désir mais une convenance. Cette absence de lien social est ressentie par tous « Personne ne trouva plus rien à dire » ou bien « Chacun cherchait une phrase, un mot à dire ».

Les hôtes semblent en fait vivre en autarcie dans leur monde aristocrate mais déjà presque mort. S’ils demeurent figés dans leur monde, celui-ci s’évade par l’imprégnation de l’ambiance sur les visiteurs : le froid de la demeure gagne les visiteurs, les atteint. D’abord par la personne de la baronne « saisie par le froid pénétrant » qui « [éternue] coup sur coup », puis dans l’atmosphère « glaciale » qui renvoie ici à l’absence d’échanges réels et se répercute à nouveau sur la baronne qui « [tousse] maintenant sans avoir cessé tout à fait d’éternuer. ».
Lorsque Jeanne évoque des « conserves de noblesse », elle rend compte d’une vie figée dans le passé, des habitudes qui sont maintenues. La construction binaire « un air moisi, un air d’autrefois » évoque cette conservation du passé.
L’oisiveté enfin est dénoncée. À l’étonnement de Jeanne sur un ennui possible des Briseville, ces derniers rétorquent qu’« ils [s’occupent] sans cesse » et de détailler l’envoi de courrier, à des « parents nobles » nous précise le texte qui marque à nouveau la satire, et suppose un monde en vase clos. Ces « occupations » sont dites « microscopiques » avec structure antithétique « causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes » pour en marquer l’absurdité.

Mais, à travers ce portrait de nobles, c’est toute une certaine société qui est visée. L’ennui, l’oisiveté, où les rentiers, les nobles sont condamnés à végéter nous rappellent la vie même de Jeanne, comme un reflet en caricature. Avec, peut-être, l’idée d’un futur annoncé. Ici se marque le naturalisme nuancé de Maupassant. Là où le naturalisme va accentuer l’observation et l’expérimentation, étudiant, dans l’étude des espèces humaines, l’interaction entre l’individu et son milieu, le poids de l’hérédité dans les comportements, Maupassant, lui, accorde plus de place à l’éducation qu’à l’héritage génétique.


Conclusion

Cet extrait se construit donc, grâce au regard de Jeanne, sur la découverte progressive d’un univers particulier, celui de nobles vivant dans le passé et le maintien d’une certaine rigidité conventionnelle. Au-delà de cet univers rendu par la description, pointe une satire acerbe de la noblesse comme une annonce, voire une mise en garde, du destin à venir de Jeanne.


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