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Maupassant, "Une vie", chapitre 6, extrait 1, analyse

« Elle se demanda ce qu’elle allait faire maintenant (…) et sans cesse tout le long du jour »

mardi 21 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


"Elle se demanda ce qu’elle allait faire maintenant, cherchant une occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n’avait point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait ; et elle songeait à une promenade, mais la campagne semblait si triste qu’elle sentait en son cœur, rien qu’à la regarder par la fenêtre, une pesanteur de mélancolie.

Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu’elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d’amour se trouvait tout de suite accomplie. L’homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l’emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.

Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l’inconnu. Oui, c’était fini d’attendre.

Alors plus rien à faire, aujourd’hui, ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves.

Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir.

Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu’au mois de mai ? Qu’étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes ? Et cette griserie de l’air chargé de vie, d’arômes, d’atomes fécondants n’existait plus.

Les avenues, détrempées par les continuelles averses d’automne, s’allongeaient, couvertes d’un épais tapis de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prêt à s’égrener dans l’espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d’or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient".

Comment l’extrait nous dépeint-il l’état d’esprit de Jeanne ?

I) La vision du personnage

- Jeanne réalise ce que sera maintenant sa vie, dominée par l’ennui et l’oisiveté. Son inactivité relève autant des activités de l’esprit « une occupation pour son esprit », que des actes physiques « une besogne pour ses mains », tous les aspects de sa vie sont donc concernés. Le champ lexical insiste sur l’absence d’occupation « point envie », « plus rien à faire », « c’était fini », « plus rien à faire » à nouveau. La répétition dans la même phrase de la structure négative « elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire » martèle la répétition : par le rythme ternaire, le choix d’un groupe verbal à l’imparfait, qui indique donc la répétition, avec son contrepoint au passé simple qui marque la prise de conscience soudaine. Tous les plaisirs lui semblent maintenant interdits, à peine évoqués, aussitôt repoussés « elle songeait à une promenade ; mais la campagne semblait si triste ».
Dans cette présentation par le personnage de ce que sera sa vie, nous retrouvons aussi la définition d’une classe sociale représentée par le quotidien routinier. Mais ici il est vécu sous le signe de la désillusion et de l’angoisse.

- ses réflexions sont marquées par un certain pessimisme. Ne plus rien avoir à faire signifie en effet plus rien à espérer, plus rien à attendre : « Oui, c’était fini d’attendre ». Son regard est teinté de « mélancolie », donc traduit une certaine inclinaison vers la tristesse. Cette tristesse est redoublée sémantiquement « pesanteur de mélancolie », en référence à la pesanteur du Spleen de Baudelaire . L’extrait marque à la fois la prise de conscience, le pessimisme et la « désillusion », le décalage entre les rêves et la réalité « préoccupée de l’avenir, affairée de songerie ». Le mot « songerie » traduit ici un regard critique de l’auteur.

- Le rapport au temps est ambigu. Jeanne établit une comparaison entre les sensations ressenties jadis, encadrées par de nombreuses structures temporelles « en ce temps-là », « tout de suite accomplie », « en quelques semaines » et le sentiment du présent « aujourd’hui, ni demain, ni jamais » qui passe du mouvement, de l’agitation, à une impression d’immobilité. Mais elle se réfère également au passé tandis qu’au début du roman, elle anticipait le futur. En se souvenant des évènements vécus, des sensations éprouvées, de ses emballements de jadis, en les comparant à ce qu’elle va connaître dorénavant et pour tous les jours, elle oscille entre le passé et le futur mais ne vit jamais dans le présent.
Le ton est critique par rapport au début du roman. Il marque ici une prise de conscience du personnage et dépeint les désillusions d’une jeune femme. Si l’extrait utilise uniquement le regard de Jeanne (focalisation interne) pour décrire ses sentiments, il s’appuie également sur la description du paysage et son implication dans le récit.

II) Le paysage en point d’appui

- Le paysage est décrit par le regard de Jeanne. Il ne fait pas l’objet d’une description détachée de la narration mais s’y inclut par la focalisation interne « Étaient-ce la même campagne (…) qu’au mois de mai ? ». La forme interrogative reprend ici les interrogations de Jeanne, elle n’émane pas de l’auteur ou du narrateur.

- Son regard à elle pose sur le paysage un point de comparaison qui fait pendant à sa propre réflexion. Le paysage lui permet en fait de redoubler ses souvenirs en pratiquant un saut temporel (le présent par rapport au passé) mais également d’établir un point d’impact à sa rêverie. Il s’agit en effet du même paysage, ce dernier n’a pas changé. Mais il permet de prendre conscience de son changement à elle.

- Elle ne trouve pas d’apaisement à regarder la nature puisque le paysage est à l’unisson des sentiments : « la campagne semblait si triste », « Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir ». Ce paysage semble également ressentir les mêmes impressions, voire les prolonger. Il traduit en effet la désolation, « feuilles mortes », « peupliers presque nus », « branches grêles », « dernières feuilles, toutes jaunes maintenant », en insistant sur la fin, la mort, l’inexorable progression du temps, interminable par la succession des imparfaits et le rythme des phrases « se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient ». Plus encore que Jeanne, il est marqué par la mélancolie, par ce champ lexical de la mort et par cette mention qui insiste elle aussi sur la répétition de la tristesse : « comme une pluie incessante et triste à faire pleurer ».
Jeanne, par son regard posé sur la nature, se conforte dans la solitude et dans la tristesse. Mais ce paysage semble dépasser ses propres sentiments en marquant de façon plus appuyée encore la désolation.


Conclusion

L’extrait se construit donc sur deux moments. L’ennui de Jeanne, voire une certaine peur devant la vision d’une vie entière sans plaisir et sans but. La prise de conscience ensuite, la désillusion. Puis l’action de mémoire, qui met en valeur cette pesanteur, la conforte en l’opposant à des moments heureux. Cette mémoire, en s’exerçant sur le paysage, permet de redoubler le saut temporel, de renouveler la comparaison mais également de la prolonger. Ce paysage, en appuyant la désolation, la marque mais l’élève également. En la prolongeant, il l’étend à l’univers, au-delà de la personne.


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