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"Manon Lescaut", extrait II, La Réconciliation, analyse

Réconciliation, p. 46 à 48, « Je demeurais interdit (…) un seul de tes regards ».

lundi 20 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


"Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le dessein de cette visite, j’attendais, les yeux baissés et avec tremblement, qu’elle s’expliquât. Son embarras fut, pendant quelque temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d’un ton timide, qu’elle confessait que son infidélité méritait ma haine ; mais que, s’il était vrai que j’eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans sans prendre soin de m’informer de son sort, et qu’il y en avait beaucoup encore à la voir dans l’état où elle était en ma présence, sans lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l’écoutant, ne saurait être exprimé.

Elle s’assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n’osant l’envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n’eus pas la force d’achever. Enfin, je fis un effort pour m’écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m’écriai-je encore. Je prétends mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m’efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l’unique chose qui me reste à te sacrifier ; car mon cœur n’a jamais cessé d’être à toi. A peine eus-je achevé ces derniers mots, qu’elle se leva avec transport pour venir m’embrasser. Elle m’accabla de mille caresses passionnées. Elle m’appela par tous les noms que l’amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n’y répondais encore qu’avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j’avais été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J’en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive lorsqu’on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi d’une horreur secrète, dont on ne se remet qu’après avoir considéré longtemps tous les environs.

Nous nous assîmes l’un près de l’autre. Je pris ses mains dans les miennes. Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d’un œil triste, je ne m’étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous était bien facile de tromper un cœur dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d’aussi tendres et d’aussi soumis. Non, non, la Nature n’en fait guère de la même trempe que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l’avez quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène aujourd’hui pour le consoler ? Je ne vois que trop que vous êtes plus charmante que jamais ; mais au nom de toutes les peines que j’ai souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s’engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu’elle m’attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon ! lui dis-je, avec un mélange profane d’expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu’on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le prévois bien ; je lis ma destinée dans tes beaux yeux, mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les biens différents de ceux que j’espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu’ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur, contre un seul de tes regards".

Manon Lescaut - L’abbé Prévost

La réconciliation

Qui parle ? Récit enchâssé, un narrateur second, DG, racontant l’histoire de sa funeste passion pour Manon.
À qui ? À un narrateur premier, celui qui rapporte ses propos dans le livre.
De quoi ? D’une scène de réconciliation entre un jeune homme et une jeune femme, séparés par la famille de l’un, les appétits de l’autre.
Comment ? En opposant deux traits de caractères.
Pourquoi ? Pour distinguer deux types de personnages, disserter sur le libertinage et la séduction.
Problématique : Que dévoile cette rencontre des personnages ?

DG s’est enfui avec Manon, abandonnant une carrière ecclésiastique. Ils se sont installés à Paris et ont fait la connaissance d’un homme d’affaire, M. B., qui a rapidement entretenu Manon. Le jeune homme, enlevé par sa famille, retourne à sa vie première en apprenant cette trahison. Il revoit la jeune femme deux ans après, à sa demande. DG s’est élevé pendant cette période de séparation mais se trouve face à une Manon séductrice. Il serait donc intéressant de se demander comment cette rencontre va se dérouler et ce que les deux personnages vont dévoiler d’eux.

I) L’art de la séduction

A) Des paroles habiles

Face à un homme rompu à l’exercice scolastique, Manon n’a d’autre choix que d’utiliser une parole, mais différente. Elle s’exerce tout d’abord au pardon, puis à la culpabilisation (996-1004). Elle utilise ainsi des ficelles amoureuses connues.
Puis ce sera la parole de la sensibilité, de l’émotion. Le champ lexical nous emporte en effet de la mort à l’amour, Manon prenant soin de nouer les larmes, la manifestation tangible de l’émotion, à la crainte de la perte (la mort), tout en affirmant son amour (l. 1009-1013). Elle devient le langage même de l’amour (l. 1019-1021).
Ses autres paroles sont reçues par DG et l’incitent au pardon. La retranscription qui en est faite joue sur le vocabulaire religieux « s’engagea à la fidélité » (l. 1044), « serments » (l. 1045).

B) Une comédienne de talent

Elle utilise en effet une large palette d’attitudes. Tout d’abord, la gestuelle de la femme troublée et honteuse, se cachant derrière sa main (l. 995-996) pour étouffer ses larmes (qu’il ne verra ainsi pas). Son attitude est humble, son « ton timide » (l. 997). Ses larmes, en explosant, donnent toute l’intensité voulue à la scène, imprimant un caractère tragique à ses propos. Elle vise là à toucher la sensibilité de l’autre.
Enfin, la sensualité retrouve le champ lexical de l’amour par le « transport » qui l’amène à se jeter dans ses bras, le couvrant de caresses (l. 1019). Nous retrouvons l’adjectif dérivé du mot passion qui nous renvoie à la souffrance. Celle-ci semble en effet se profiler pour DG.

II) La faiblesse du fort

Par son éducation, DG, soumis à l’excellence de l’étude et à la discipline de la spiritualité, est un homme intelligent, dont les capacités à deviner l’autre et à se contenir devraient être inflexibles. Pourtant, le charme de Manon, charme entendu au sens premier du terme, c’est-à-dire l’envoutement, opère.

A) La rencontre

DG est troublé dès l’apparition de la jeune femme. Les quelques lignes précédant l’extrait nous apprennent en effet qu’il semble en proie à un charme « Toute sa figure me parut un enchantement », à un pouvoir qui le dépasse.
Il est tout d’abord saisi par cette apparition « Je demeurai interdit à sa vue », c’est-à-dire, littéralement, frappé de stupeur, incapable de bouger ou de parler. Il est cependant possible de jouer sur le double sens d’interdit et de reconnaître ici l’interdiction réelle qui lui serait faite de s’approcher de Marion, interdiction familiale, interdiction morale, interdiction religieuse.
Il ne sait ensuite pas comment réagir. Le champ lexical est celui de l’appréhension « j’attendais, les yeux baissés et avec tremblement » (l. 992-993), et de la gêne « embarras » (l. 994), « silence » (l. 995).
Son trouble est perceptible et violent « Le désordre de mon âme » (l. 1003). Ses mouvements sont ébauchés, son émotion se répercute sur ses paroles et il n’ose affronter son regard (l. 1005-1008). Rapidement, il pleure. Puis avoue : « mon cœur n’a jamais cessé d’être à toi » (l. 1016-1017). Il est, à ce moment-là, dans la manifestation, presque scénique, de l’émotion mais contrôle encore sa raison.

B) Résolutions ébranlées

S’il parvient quelque temps à repousser Manon par la parole, les pleurs, puis à résister à ses caresses, de plus en plus difficilement : « Je n’y répondais encore qu’avec langueur » (l. 1021). Sa retenue contraste avec les emportements de Manon « elle se leva avec transport, pour venir m’embrasser » (l. 1018). Il ressent cependant que la simple vue de Manon a ranimé ses sentiments qui n’étaient ainsi pas oubliés mais juste enfouis. La rapidité avec laquelle ils ressurgissent permet de comprendre que cet amour relève de la passion. Il s’en effraie, le champ lexical de la peur entourant, paradoxalement, la redécouverte de l’amour « épouvanté », « frémissais », « horreur secrète » (l. 1024 à 1028).
Ses résolutions cessent au moment même où il commence à lui parler, à engager un dialogue. Sa raison reste intacte, il est parfaitement conscient qu’en la suivant, il perdra tout, réputation et fortune (l. 1050).

C) Le poids de l’éducation

Cette éducation est d’abord celle qu’il évoque, sachant en perdre bientôt les effets. La fin de l’extrait nous le montre en effet conscient des désordres qui vont suivre et ce à quoi sa naissance, son éducation, lui auraient permis d’accéder.
Le vocabulaire religieux apparaît cependant ici et là. Le « désordre de [son] âme », ainsi, pourrait être une allusion à l’âme spirituelle qui se sait d’avance perdue. Son apostrophe, « infidèle » (l. 1014), s’entend à la fois comme une allusion à sa conduite mais également comme un synonyme d’hérétique.
Lorsqu’il entend se « sacrifier » (l. 1016), il rappelle de même le sacrifice de Dieu. Enfin, il évoque le « repentir » (l. 1043) de Marion, un terme utilisé dans la confession. Lorsqu’enfin il cède à ses avances et se déclare convaincu, il prend lui-même conscience de son langage à double sens : « mélange profane d’expressions amoureuses et théologiques » (l. 1046 - 1047). La vie ecclésiastique semble avoir laissé quelques traces non dans sa conduite mais dans son vocabulaire. L’amour l’imprègne cependant plus que la foi.


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