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"Manon Lescaut", extrait III

Confrontation entre Des Grieux et son père : « Comme je demeurais debout (…) la honte »

lundi 20 avril 2020, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: #ALaMaison :: Roman ::

Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


"Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte : « Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâces au scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j’ai découvert le lieu de votre demeure. C’est l’avantage d’un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer caché : vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J’espère que le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez effectivement la gloire d’y être exposé à l’admiration de tout le monde. »
Je ne répondis rien. Il continua : « Qu’un père est malheureux lorsque après avoir aimé tendrement un fils, et n’avoir rien épargné pour en faire un honnête homme, il n’y trouve à la fin qu’un fripon qui le déshonore ! On se console d’un malheur de fortune : le temps l’efface, et le chagrin diminue ; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les jours, tel que les désordres d’un fils vicieux qui a perdu tout sentiment d’honneur ! Tu ne dis rien, malheureux ! ajouta-t-il ; voyez cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite : ne le prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race ? »
Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces outrages, il me parut néanmoins que c’était les porter à l’excès. Je crus qu’il m’était permis d’expliquer naturellement ma pensée.
« Je vous assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant vous n’est nullement affectée : c’est la situation naturelle d’un fils bien né qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je ne prétends pas non plus passer pour l’homme le plus réglé de notre race. Je me connais digne de vos reproches ; mais je vous conjure d’y mettre un peu plus de bonté, et de ne pas me traiter comme le plus infâme de tous les hommes : je ne mérite pas des noms si durs. C’est l’amour, vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion ! hélas ! n’en connaissez-vous pas la force ? et se peut-il que votre sang, qui est la source du mien, n’ait jamais ressenti les mêmes ardeurs ? L’amour m’a rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle, et peut-être trop complaisant pour les désirs d’une maîtresse toute charmante ; voilà mes crimes. En voyez-vous là quelqu’un qui vous déshonore ? Allons, mon père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours été plein de respect et d’affection pour vous, qui n’a pas renoncé, comme vous pensez, à l’honneur et au devoir, et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne sauriez vous l’imaginer. » Je laissai tomber quelques larmes en finissant ces paroles.
Un cœur de père est le chef-d’œuvre de la nature ; elle y règne, pour ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d’esprit et de goût, fut si touché du tour que j’avais donné à mes excuses ; qu’il ne fut pas le maître de me cacher ce changement. « Viens, mon pauvre chevalier, me dit-il, viens m’embrasser ; tu me fais pitié. » Je l’embrassai. Il me serra d’une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son cœur. « Mais quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d’ici ? Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. »
Comme il n y avait rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d’un certain monde, et qu’une maîtresse ne passe point pour une infamie dans le siècle où nous sommes, non plus qu’un peu d’adresse à s’attirer la fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que j’avais menée. À chaque faute dont je lui faisais l’aveu, j’avais soin de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte".

Manon Lescaut, Confrontation entre Des Grieux et son père

Qui parle ? Il s’agit d’un récit enchâssé, un récit dans un récit. Des marques de modalisation sont perceptibles puisque le narrateur rapporte une histoire rétrospectivement. La focalisation est interne, parfois omnisciente. Modalisation « après tout », ligne 1436.
À qui ? À un autre destinataire. Il tente donc de lui décrire ses sentiments en plus des évènements.
Comment ? Ton pathétique et colère du père, multiples interrogations oratoires, ironie. Gestuelle et paroles du fils. Modalisation.
De quoi ? Des circonstances qui l’ont conduit à affronter son père.
Pourquoi ? Pour mettre en évidence une prestation oratoire
Problématique  : Comment Des Grieux retourne-t-il la situation à son avantage ?
Situation du passage : Des Grieux est conduit en prison après avoir simulé une tentative d’enlèvement du fils de M. B. Il reçoit la visite de son père. Celui-ci avait déjà tenté de l’éloigner de Manon.

I) Un honneur bafoué
- la colère
Le père, dès son arrivée dans la prison, manifeste sa désapprobation. Il utilise l’ironie dans ses premières phrases : « Grâce au scandale de votre libertinage et vos friponneries, j’ai découvert le lieu de votre demeure. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible » ; « J’espère que le terme en sera bientôt la Grève » (p. 169-170). Il introduit des termes péjoratifs « libertinage » et « friponneries » qui indiquent le fond de sa pensée et la profondeur de sa détresse. Son ton est par ailleurs « [grave] » et la répétition de son ordre « Asseyez-vous » sous une forme injonctive (l’impératif est utilisé), nous montre que cette sortie n’est pas pour lui une pointe d’humour mais de colère. Les termes employés sont emphatiques et volontairement ironiques, « mérites », « renommée » (p. 169), « gloire », « admiration » (p. 170) ; ils appuient cependant tous sur l’honneur de l’homme et de sa famille.
- l’honneur
Le père rappelle en effet les préceptes de son éducation, ce vers quoi il a voulu élever son fils, ce qu’il aurait pu supporter, au regard du déshonneur provoqué par le fils. L’honneur est en effet accentué par le verbe le précédant « perdu tous sentiments d’honneur » (p 170) ainsi que par l’adverbe qui le multiplie. Lorsqu’il décrit la conduite de son fils, il compare celui-ci à « un fripon qui le déshonore ». Le champ lexical de ces propos insiste donc sur le comportement du déshonneur : « fripon », « désordre », », « fils vicieux », « mal qui augmente tous les jours » puis « douceur hypocrite », qu’il oppose à l’éducation reçue « aimé tendrement un fils », « en faire un honnête homme », « race ». Ce n’est pas tant les outrages subis que le père reproche, mais l’honneur bafoué de la famille et de son rang. Lorsqu’il explique « on se console d’un malheur de fortune », il indique que l’honneur d’un homme apparaît comme le but ultime de l’éducation. La notion d’« honnête homme » (p. 170) semble un peu désuète dans la bouche du père qui se réfère aux valeurs tout juste passées du XVIIème. Elle s’oppose au « libertinage » (p. 169) du fils.
La colère du père est ainsi tournée non vers le comportement de son fils mais sur les conséquences de ses actions, sur l’honneur bafoué de la famille et de son nom.
- le pardon
Lorsque le fils parvient à toucher les sentiments du père en s’appuyant sur l’amour filial, ce père se radoucit mais les premières indications nous sont données par le narrateur, le fils, qui fait donc une analyse de ce que son père éprouve et apparaît ainsi conscient de la portée de ses propos ; lorsqu’il énonce « Un cœur de père est le chef-d’œuvre de la nature », il apprend le pardon du père mais le pressentait déjà. La moquerie n’est pas loin dans cette scène rapportée.
Le pardon est donc rapporté par Des Grieux qui rapporte certes la scène à un autre narrateur (récit enchâssé) mais ponctue son récit de marque de jugement : « Il me serra d’une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son cœur » (p. 171). Nous recevons ici à la fois ce qui se passe au moment de la scène de réconciliation et les pensées de l’un et l’autre (focalisation omnisciente).
Cependant, le père, ému par les paroles de son fils qui parvient à le séduire par la parole, semble plus sensible aux arguments qu’à la personne même : « fut si touché du tour que j’avais donné à mes excuses ». C’est en utilisant le propre langage de son père que Des Grieux parvient à le « [toucher] ». Il se livre en effet ici à une véritable prestation oratoire.

II) Une prestation réussie
- Un numéro d’acteur
Des Grieux n’attendait pas la visite de son père. Il reste d’abord interdit, dans une attitude humble « les yeux baissés et la tête découverte » (p. 169). Aux premiers reproches de son père, son attitude change, son intention aussi. Alors que le père exprime l’idée d’ « hypocrisie » (« modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite », p. 170), il décide de réagir. Il était jusque-là resté silencieux.
Sa réaction se traduit surtout par le fait de s’autoriser une réponse. Elle se marque par l’emploi des verbes : « Quoique je fusse obligé de reconnaître » (imparfait du subjonctif), « il me parut néanmoins » (passé simple), « je crus (passé simple) qu’il m’était permis (plus que parfait) », qui traduisent une réflexion sur le moment, au passé, rapportée dans une narration et dont les sens tournent autour du champ lexical de la permission (de répondre).
Son numéro d’acteur passe par quelques ficelles que nous avons pu observer également avec le personnage de Manon, comme les larmes « Je laissai tomber quelques larmes en finissant ses paroles » (p. 171) où Des Grieux semble rapporter une intention volontaire, un semblant de sincérité. Il y ajoute de la tendresse « Allons, mon cher père, ajoutais-je tendrement », où l’émotion se mêle à la désignation, déjà employée, « c’est la situation naturelle d’un fils bien né, qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité » (p. 170). Il replace ainsi la relation père-fils au cœur de la confrontation et compte sur ce « cœur de père » (p. 171) qui ne saurait résister au désarroi de son fils.
Il oriente son discours sur l’amour et glisse de celui de Manon, qui n’est pas nommée (« une maîtresse toute charmante », p. 171) à l’amour pour le père, teinté de respect. En rappelant par trois fois cet amour filial (« qui respecte infiniment son père » p. 170 – « votre sang, qui est la source du mien », « un fils, qui a toujours été plein de respect et d’affection pour vous », p 171), il ne peut qu’attendrir son père.
Mais il sait surtout s’adapter aux codes de son père.
- La dialectique de l’acteur
Son plaidoyer est en effet basé sur les propres valeurs de son père : « c’est la situation naturelle d’un fils bien né », où le choix de l’adjectif « naturelle » s’entend comme une manifestation de sa bonne éducation, ce qui ne peut manquer de flatter le père ou du moins le rassurer. En reconnaissant ses fautes « Je ne prétends pas non plus passer pour l’homme le plus réglé de notre race. Je me connais digne de vos reproches », il apparaît comme digne de foi et assure son honnêteté intellectuelle.
Il mêle également les affres d’une « fatale passion », une passion à laquelle, par sa jeunesse, il est incapable de résister, -ce qui minimise sa faute-, aux valeurs de son père : « En voyez-vous là quelqu’un qui vous déshonore ? Allons, mon cher père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours été plein de respect et d’affection pour vous, qui n’a pas renoncé comme vous le pensez à l’honneur et au devoir, et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne sauriez l’imaginer. » (p. 171). Se retrouve ici, dans les propos du fils, le champ lexical de l’honneur : « déshonore », « respect », « affection », « honneur », « devoir ». En reprenant les propres mots de son père, en y ajoutant les mots dignes de son rang et de son statut, il construit une dialectique habile : il est celui qui énonce ce qu’il faut faire, qui connaît la morale, à défaut de la suivre.
Lorsqu’enfin il doit livrer une explication plus aboutie, son jugement s’appuie sur le relatif et sur son rang, le maintenant dans son rôle d’acteur qui évolue dans un monde que son père ne connaît pas mais qui garde néanmoins un code de bonne conduite, juste un peu décalé : « Comme il n’y avait rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d’un certain monde ». Notons que sa remarque « après tout », est un déictique qui marque l’adhésion du narrateur à ce qu’il raconte, et passe pour un jugement auprès du destinataire de ce récit. Il ne semble cependant pas dupe de sa propre argumentation puisqu’il atténue son récit de façon à le rendre conforme à la bienséance et à le rapprocher de celui d’autres personnes de son rang : « À chaque faute dont je lui faisais l’aveu, j’avais soin de prendre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte. » (p. 171). Les mots de « faute », « aveu », « honte », l’intention contenue dans le syntagme verbal « j’avais soin », nous laissent ici deviner qu’il connaît ses torts et joue une parole contre une autre, la deuxième englobant la première mais s’en écartant légèrement.

Conclusion : Si la prestation du fils est réussie et passe par une parfaite maîtrise de la parole et de la gestuelle, utilisant les codes et les paroles de l’autre pour excuser ses débordements, il semble également que le pardon du père se joue plus sur le statut social que sur le statut filial.

Notions importantes
Modalisation : emploi de verbes modaux (pouvoir, devoir, vouloir…), d’adverbes (peut-être), de locutions adverbiales (sans doute, bien sûr), de temps (futur, conditionnel), d’adjectifs (évaluatifs, affectifs), de noms, par lesquels un locuteur manifeste le degré d’adhésion à son texte.
Modalités d’énonciation (modalités de la phrase) : 4 types de phrases : déclarative, exclamative, interrogative, impérative (injonctive).
Énonciation : énoncé où s’exprime un contenu, une info, une attitude. C’est l’acte de produire un énoncé dans une situation de communication précise.
Situation d’énonciation (circonstances spatio-temporelles de l’énonciation) renvoie à la situation dans laquelle une parole a été émise ou à la situation dans laquelle un texte a été écrit. La situation d’énonciation répond aux questions : qui parle (l’énonciateur) ? à qui (l’interlocuteur) ? À quel moment ? Où ?
Indices de l’énonciation : les déictiques, des mots qui ne prennent sens que dans le cadre de la situation d’énonciation. On emploie également le mot d’embrayeurs :
• pronoms personnels de la première et deuxième personne
• déterminants et pronoms démonstratifs,
• adverbes de lieu ou de temps,
• déterminants et pronoms possessifs,
• « ici », « là », « hier »


Honnête homme « Toute la morale du Grand Siècle [17ème] est fondée sur une morale de la vie sociale qui prône un arrangement bienséant entre la liberté du jugement personnel et les lois de la sociabilité. L’honnête homme se gardera donc de choquer par son comportement agressif ou même sa mauvaise humeur (…) Par la maîtrise de soi, l’éclat de sa conversation et la finesse de sa culture, il saura sans hypocrisie s’adapter à la société mondaine, puisque son sens de la mesure lui fera connaître et accepter les faiblesses humaines. » in http://www.site-magister.com/classicis.htm
Libertin : double sens, à la fois celui qui s’affranchit des dogmes, également celui qui jouit des plaisirs immédiats. Au XXVIIIe, le mot caractérise une liberté de penser et d’agir qui se traduit souvent par une dépravation morale, une quête incessante du plaisir.

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