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Abbé Prévost, "Manon Lescaut", Extrait I

Rencontre, p. 18 à 20, « J’avais manqué (…) plus chère que la vie ».

lundi 13 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Ci-dessous, une proposition de commentaire.


La rencontre

Qui parle ? Récit enchâssé ; focalisation interne, voire omnisciente.
À qui ? Le narrateur second au narrateur premier – narrateur personnage et narrateur omniscient
Comment ? Analepses et prolepses
De quoi ? De sa rencontre, fatale, avec une femme.
Pourquoi ? Pour expliquer la naissance puis le déroulement et enfin la chute d’une passion. Sur les conséquences de cette passion. Pour délivrer une leçon sur la duperie et la naïveté. Pour éclairer sur l’âme humaine

Problématique : en quoi cette rencontre est singulière ?
Récit enchâssé, le narrateur second est celui qui raconte l’histoire et marque une focalisation interne, voire omnisciente. Il utilise ici l’analepse, l’anticipation de la suite de l’histoire mais, par son récit, effectue aussi une prolepse, c’est-à-dire un retour en arrière. S’il s’agit d’un récit, la forme se rapproche également du discours par la modalisation, c’est-à-dire la présence et l’implication du narrateur dans son texte.

I) Un moment décalé

- décalage entre les évènements préparés, sa vie à venir et ce qui se passe, le moment présent. Le narrateur, après avoir mené des études de philosophie, s’apprête à entrer dans la vie ecclésiastique. Il rencontre par hasard cette jeune femme, alors qu’il suit, par « curiosité » un coche.
- décalage entre l’endroit et la femme. Le lieu n’est pas des plus romantiques, une rencontre dans une ville de province peu probable. Et pourtant cette rencontre s’effectue, en partie par la personnalité et la beauté d’une femme qui détonne par rapport au lieu.
- décalage entre la perception de la femme, « fort jeune » (l. 241) opposé à l’âge du conducteur, « si charmante » (l. 245), « La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse » (l.271-272) et ce qu’elle est, annoncé par la modalisation « elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée » (l. 253-254), « elle me répondit ingénument » (255), modalisation qui marque le jugement du narrateur sur une attitude calculée de la jeune femme.
La première rencontre se fait sous le signe du décalage entre personnes, lieux et intentions. Mais le décalage s’effectue aussi sous le signe du sentiment.


II) Une caricature du coup de foudre

- Éblouissement du narrateur dès le premier regard sur cette jeune femme, isolée des autres « Mais il resta une » (l. 241), opposée aux « quelques femmes », indéfinies (l. 240). À rapprocher du début où le premier narrateur avait, de même, remarqué cette femme.
- Sorte de reconnaissance immédiate de l’autre en tant qu’âme sœur : « si charmante » (l. 245) fait référence aux charmes, à un attrait puissant exercé par une personne. Au singulier, un charme renvoie aussi au domaine de la sorcellerie et de l’envoûtement. L’adjectif est renforcé par l’adverbe, servi dans une longue phrase « Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport » (l. 244-249). Répétition du moi comme dernier refuge de personnalité mais une personnalité déjà happée par la beauté de l’autre. Annonce la coupure entre l’avant et l’après.
- cliché du coup de foudre : rapidité des sentiments, embrasement immédiat. Champ lexical de l’amour tragique, entre flamme et transport amoureux : « je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport » (l. 248-249). Ajoute la destinée des astres l. 273 qui tourne autour de la parodie de la tragédie et du destin. Champ lexical du destin de l’amour avec une personnalisation « une divinité de l’Amour », « prodiges » (l. 281).
- Mais il ne connaît pas réellement cette femme (« belle inconnue », l. 283). Remarques après coup du narrateur sur le fait qu’il se trompait (à ce moment du passé) et, avec le recul, le comprend : « L’amour me rendait déjà si éclairé » (l. 256-257) marque l’ironie. Les variations temporelles effectuées par le narrateur, si elles permettent un jugement et une anticipation de ce dernier, permettent aussi d’éclairer sentiments réels et sentiments dissimulés.
Annonce au lecteur ce qui va suivre, même si le lecteur le devine par les nombreuses anticipations et remarques du narrateur.

III) La naïveté du personnage

- un portrait de soi
Le portrait du jeune homme, fait par lui-même dans ce récit enchâssé, ce récit raconté à quelqu’un d’autre, donne de lui l’image d’un jouet dans les bras d’une femme rusée. Il souligne à de nombreuses reprises son inexpérience. Narrateur omniscient, il connaît les évènements à venir et peut les anticiper, les regretter : « Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! J’aurais porté chez mon père toute mon innocence. » (l. 234-235). Il martèle sa naïveté par la modalisation, les marques d’énonciation « J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcentrer » (l. 249-250), et les analepses, « qui m’entraînait à ma perte » (l. 273).

- une idée sur lui
Le narrateur marque qu’il sait maintenant qu’il a été le jouet de la femme. Mais se remet-il en question ? Une ironie relevée sur son incapacité à faire face mais au-delà, en rendant compte d’une destinée, que ce soit celle des astres (l. 273), ou sous la contrainte d’une femme « si charmante », sous la fatalité du dieu « Amour », il se place en victime de cette passion. Or, une passion, étymologiquement, est ce qui fait souffrir, tandis qu’une amorce de tragédie s’annonce, impliquant l’impossibilité d’y résister.
- Et face à lui, une femme singulière, dont le jeune homme souligne constamment l’habilité. « Elle me répondit ingénument » (l. 255) que nous avons déjà relevé, souligne que la jeune femme sait parfaitement comment se conduire. D’autres marques de jugement apparaissent « elle était bien plus expérimentée que moi » (l. 261). La jeune femme le trompe ici à la fois par son attitude douce et posée mais également en se forgeant une image de jeune fille pieuse destinée au couvent. Elle a deviné de quel milieu était issu le jeune homme et sait comment le séduire. En déclarant « son penchant au plaisir » (l. 262-263), elle lui suggère aussi sa sensualité. Elle le cerne ainsi parfaitement « Ma belle inconnue savait bien qu’on n’est point trompeur à mon âge » (l. 282-283-284) : si pour lui, elle est une inconnue, lui semble transparent devant son regard et son expérience.

Passage qui dévoile des sentiments et une tromperie à venir, les dons de comédienne de la jeune femme et la naïveté du jeune homme : au-delà de son récit à lui, le roman même.

Termes utilisés
Modalisation : emploi de verbes modaux (pouvoir, devoir, vouloir…), d’adverbes (peut-être), de locutions adverbiales (sans doute, bien sûr), de temps (futur, conditionnel), d’adjectifs (évaluatifs, affectifs), de noms, par lesquels un locuteur manifeste le degré d’adhésion à son texte.
Modalités d’énonciation (modalités de la phrase) : 4 types de phrases : déclarative, exclamative, interrogative, impérative (injonctive).
Énonciation : énoncé où s’exprime un contenu, une info, une attitude. C’est l’acte de produire un énoncé dans une situation de communication précise.
Situation d’énonciation (circonstances spatio-temporelles de l’énonciation) renvoie à la situation dans laquelle une parole a été émise ou à la situation dans laquelle un texte a été écrit. La situation d’énonciation répond aux questions : qui parle (l’énonciateur) ? à qui (l’interlocuteur) ? À quel moment ? Où ?
Indices de l’énonciation : les déictiques, des mots qui ne prennent sens que dans le cadre de la situation d’énonciation. On emploie également le mot d’embrayeurs :
• pronoms personnels de la première et deuxième personne
• déterminants et pronoms démonstratifs,
• adverbes de lieu ou de temps,
• déterminants et pronoms possessifs,
• « ici », « là », « hier »
Analepse (féminin) : Dans le cadre d’un récit, une analepse consiste à effectuer un retour sur des événements antérieurs au moment de la narration( cf. http://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/analepse.php).
Prolepse (féminin) : En narratologie, la prolepse désigne le fait de raconter d’avance un événement qui va avoir lieu plus tard dans la narration (http://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/prolepse.php).


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