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Le Neveu de Rameau, "idiotisme", Analyse

mercredi 8 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


« Moi – Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses là (…) la journée n’a pas d’heures. Voilà l’idiotisme », le Neveu de Rameau

MOI. ― Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là ?
LUI. ― Viles ? et pourquoi, s’il vous plaît ? Elles sont d’usage dans mon état. Je ne m’avilis point en faisant comme tout le monde. Ce n’est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre et maladroit de ne pas m’y conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je ne sais quelle morale qu’ils ont tous à la bouche, et qu’aucun d’eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience générale. Comme il y a une grammaire générale ; et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je crois, vous autres savants, des… aidez-moi donc… des…
MOI. ― Idiotismes.
LUI. ― Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom d’idiotismes de métier.
MOI. ― J’entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son style fourmille d’idiotismes français.
LUI. ― Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l’homme de lettres, l’avocat, le procureur, le commerçant, le banquier, l’artisan, le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite s’écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit remplie d’idiotismes moraux. Plus l’institution des choses est ancienne, plus il y a d’idiotismes ; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l’homme, tant vaut le métier ; et réciproquement, à la fin, tant vaut le métier, tant vaut l’homme. On fait donc valoir le métier tant qu’on peut.
MOI. ― Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, c’est qu’il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu d’honnêtes gens dans leurs métiers.
LUI. ― Bon, il n’y en a point ; mais en revanche, il y a peu de fripons hors de leur boutique ; et tout irait assez bien, sans un certain nombre de gens qu’on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier depuis le matin jusqu’au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
MOI. ― À force d’idiotismes.
LUI. ― C’est cela. Je vois que vous m’avez compris. Or donc un idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises communes ; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l’on peut ; une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la conscience générale auxquelles il faut se plier. C’est une espèce de crédit. Ce n’est rien en soi ; mais cela vaut par l’opinion. On a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée. Cependant qui a bonne renommée n’a pas ceinture dorée ; et je vois qu’aujourd’hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée. Il faut, autant qu’il est possible, avoir le renom et la ceinture. Et c’est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous qualifiez d’adresses viles, d’indignes petites ruses. Je donne ma leçon, et je la donne bien ; voilà la règle générale. Je fais croire que j’en ai plus à donner que la journée n’a d’heures, voilà l’idiotisme".

Argumenter par le récit
Il faut se conformer aux principes généraux, à la conscience générale. Mais à l’intérieur de ces principes généraux, il y a, pour reprendre la pratique de la langue, les exceptions. On les retrouve aussi dans l’exercice des métiers. Les honnêtes gens existent mais ils font des exceptions, des idiotismes. À force d’exceptions, peu d’honnêtes gens dans leur métier, peu de fripons en dehors. Mais ils réussissent. L’idiotisme constitue finalement un plus dans la règle générale et comme tout le monde le fait, revient à se conformer à l’usage. En se conformant à l’usage, à l’idiotisme dans la règle générale, le commerçant y gagne.
Dans cette nouvelle discussion entre le philosophe et son interlocuteur, Lui entreprend de disserter sur les principes généraux d’une vie, de l’exercice d’un métier, et démontre ses arguments par des exemples. Pourtant, la nature même des exemples donne un caractère singulier à son raisonnement, justifiant de revenir sur ce qui s’apparente à une dialectique du détournement. Nous verrons pour cela l’argumentation sur l’exemple, puis les leçons de cette argumentation.

I) Une argumentation sur l’exemple
- progression de l’argumentation : il s’agit d’abord d’une reconnaissance de la pratique des ruses « Elles sont d’usage » et d’une « conscience générale ». Puis Lui évolue de la théorie à la pratique en évoquant les « métiers », en détaillant sa vision de l’honnête homme : « Tant vaut l’homme, tant vaut le métier ; et réciproquement, à la fin, tant vaut le métier, tant vaut l’homme. ». Cette conscience générale qui s’appuie sur l’exception à la règle lui permet de donner des exemples à suivre « Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés ». Il opère ensuite un resserrement sur son exemple à lui.
- Pour expliciter sa démonstration de la règle générale, il utilise l’exemple de la pratique de la langue et de l’idiotisme : « il y a une conscience générale. Comme il y a une grammaire générale », « et puis des exceptions ». Cet exemple lui permet de montrer et démontrer, de jouer aussi sur la pratique de la langue, la pratique des usages, la pratique des métiers : « chaque état a ses exceptions à la conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom d’idiotismes de métier. »
- L’argumentation souffre parfois de faiblesses. L’exemple donné débute ainsi par une imprécision « des… aidez-moi donc… des… » qui oblige le dialogue et la participation du philosophe, jusqu’ici passive. Le développement dans l’exemple des métiers « Et le souverain, le ministre… » s’engage dans l’abondance des exemples mais n’évolue pas, comme s’il s’agissait d’une amplification sans ouverture vers une nouvelle donnée . Ici encore, le recours à la parole de l’autre qui juge « cet entortillage », est nécessaire.
Il ne s’agit donc pas d’un simple exemple donné sur une pratique reconnue mais d’un constat sur le monde qui s’appuie sur l’autre en l’incluant dans la réflexion. Ce détour par l’autre s’observe aussi dans les leçons de l’argumentation.

II) les leçons de l’argumentation
- Le terme de « vile », en deux mentions, croise le champ lexical de la trahison « m’avilis », « ruse ». Il sert cependant à dénoncer l’hypocrisie et stigmatise la différence entre faire et dire : « je ne sais quelle morale qu’ils ont tous à la bouche, et qu’aucun d’eux ne pratique ». Ne pas se conformer à l’exception devient une exception, un signe de déviance : « je serais bizarre et maladroit de ne pas m’y conformer. ». La satire se marque aussi par cette pointe qui unit la profession à la pratique : « le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort honnêtes gens ».
- Un rapprochement entre idiotisme et sottise permet de nuancer l’argumentation : « un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l’on peut ; une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la conscience générale auxquelles il faut se plier ». Rameau entreprend ici de poser une position intermédiaire, entre la pratique de l’exception et la non reconnaissance absolue de cette pratique. Le texte est ici extrêmement ambigu et joue sur la proximité des deux termes, idiot, idiotisme. Il s’agirait aussi de relativisme , ce qui pose dès lors le problème de l’exercice mais également de la morale. Si cette dernière s’appuie sur une conscience générale qui tolère l’exception mais que cette exception ne donne pas la règle, comment alors la comprendre, et l’exercer ?
- une mise en abyme : dans l’extrait, les règles générales du récit, -personnages, dialectique et mode dialogué-, sont contournées comme Rameau le fait avec son exemple. Le dialogue utilise des ficelles peu communes, joue des vérités et de la satire, comme Rameau le fait lorsqu’il détaille son exemple.
La leçon de Rameau s’adresse à un philosophe à qui il délivre une philosophie de vie. Mais il a besoin de la parole de ce philosophe, de cet autre, pour juger l’autre. Si Rameau délivre une leçon au philosophe, le récit en fait de même.

Conclusion
Le texte joue des ambiguïtés : Lui s’aligne dans un premier temps sur les normes grammaticales pour défendre une conception de vie elle-même ambigüe. Puis Lui nuance cette conception en usant de la satire et de l’humour. Se pose alors le problème de la morale et des conduites à tenir, tandis que le récit entier délivre une double leçon en creux : dans le texte même entre les deux personnages, dans la réception ensuite pour le lecteur.


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