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Jean de La Fontaine, "La Tortue et les deux Canards", analyse détaillée

mardi 7 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Ci-dessous, une proposition d’analyse détaillée pour la fable La Tortue et les deux Canards de Jean de La Fontaine. Pour le texte lui-même, c’est sur cette page.

Bonne lecture et bon travail.


Qui parle ?

Changement d’énonciateurs et de points de vue
L’auteur apparaît par le truchement de jugements moraux, sans utilisation du « je ».
« On ne s’attendait guère / De voir Ulysse en cette affaire. » : humour
« Volontiers on fait cas d’une terre étrangère : /Volontiers gens boiteux haïssent le logis » jugement moral
« Communiqua ce beau dessein » : jugement de valeur
« Elle eût beaucoup mieux fait » : il anticipe sur la suite (focalisation omnisciente)
4 derniers vers délivrent une morale
Mais le point de vue du personnage apparaît également (personnage narrateur). Changement d’énonciateur.
Il s’agit d’un apologue, c’est-à-dire que le court récit va délivrer une morale.
Texte argumentatif
Registre épique
Registre didactique
Registre comique
Registre du merveilleux

À qui ?

À un large public puisqu’il s’agit de délivrer, sous la métaphore animale, une morale. L’humour permet de viser un public plus large.

De quoi ?

L’histoire d’une tortue qui, sur les conseils de deux cigognes, entreprend de voler et parcourir le monde. Au-delà de l’anecdote, récit de la vanité.

Comment ?

Il utilise l’apologue, c’est-à-dire un récit plaisant, agréable à lire, mais qui délivre une morale. Les changements d’énonciateurs lui permettent de donner son avis.
Personnification des animaux.
Rimes
Discours indirect
Utilisation du « on », foule anonyme / deux canards et une tortue. Représentation différente des animaux, tortue est la plus signifiée (sentiments, réactions) puis viennent les canards (idées) puis les autres (réactions marquées mais personnages non mentionnés). À la fin, ils deviennent des « regardants », ceux qui sont en train de regarder.
Asyndète (Phrase composée de deux indépendantes juxtaposées sans lien) « Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants."
« Volontiers » : anaphore
« Volontiers gens boiteux haïssent le logis » : ellipse
« Deux Canards à qui la Commère / Communiqua » : allitération en « c »
« Maint royaume, maint peuple » : répétition
« L’animal lent et sa maison » : maison, métaphore
« Reine des Tortues » : symbole
« et sotte vanité, / Et vaine curiosité » : doublement de la conjonction de coordination, renforcement de l’argumentation

Pourquoi ?

Pour viser une personne en particulier, probablement le roi ou les gens en mal de puissance. Pour se moquer. Pour délivrer une morale

Argumentation et fantaisie
Plaire et amuser pour délivrer une morale

Introduction

Avec ses Fables mettant en scène des animaux, La Fontaine excelle dans l’art de conter pour amuser mais également pour dispenser une morale. Dans un siècle de censure et pour dénoncer les travers des puissants, il utilise l’humour et un mode fantaisiste, bien que construit. Au travers de cette fable particulière, La tortue et les deux canards, il serait dès lors intéressant d’étudier cette argumentation de fantaisie. Il serait ainsi possible, dans un premier temps, de relever une peinture de caractères, puis, dans un deuxième temps, de décrypter la symbolique de ce voyage tragique pour, enfin, réfléchir sur la morale contenue dans cette fable.

I) une peinture de caractères

- Personnification des animaux
Les Fables de La Fontaine, en mettant en scène des animaux, permettent, sous le couvert du registre merveilleux, de délivrer une morale à l’intention des humains sans pour autant les désigner explicitement.
Le fait qu’une tortue se soit, un instant, prise pour la « Reine des Tortues », avec deux majuscules pour en souligner la majesté et rappel au vers suivant, signale au lecteur qu’il se trouve face à une désignation plus personnelle, visant un noble ou un puissant en particulier, et dont le comportement est jugé. « Maint royaume, maint peuple », par la répétition et le double renvoi à un environnement particulier, celui de la cour, désigne celle-ci en particulier (ou son environnement proche). Mais il s’agit toujours d’animaux personnages en action, permettant à l’auteur de contourner la censure.
La personnification des animaux nous renvoie ainsi à des comportements jugés ridicules, que le récit, dans un premier temps, annonce.

- Traits de caractères
Personnifiés, les animaux représentent chacun un trait de caractère. La tortue renvoie à la naïveté, voire à la vanité (conclusion). L’anaphore « Volontiers » / « Volontiers » puis l’ellipse « gens boiteux haïssent le logis » soulignent le décalage entre la personne et ses désirs, opposant plaisir et réalité. Les deux canards figurent les gens rusés qui usent de la parole pour convaincre, argumenter.
La foule, représentée par le « on » général, désigne l’anonyme du peuple qui observe et juge. Dans cette confrontation de caractères, ces derniers sont marqués, explicités et désignés.

- Comique de situation
De structure classique, avec la versification, la fable s’appuie pourtant sur l’humour. Celui de la situation tout d’abord, où une simple tortue souhaite s’élever et voir du pays. La fable emprunte ici au registre comique pour décrire ce souhait et la naïveté de la tortue. L’astuce des canards renvoie également à ce registre mais glisse aussi vers ce qui s’apparente à de la cruauté.

Personnification à double visage et caractères forts sous couvert d’amusement, la fable annonce en effet un récit d’humour où, pourtant, le glissement vers le tragique n’est pas loin.

II) du désir à la mort : un voyage tragique ?

Le décalage est ainsi flagrant entre le début de la fable, tournée vers le désir, sa progression mais également sa fin.

- la stratégie des canards
L’argumentation des canards, passant par un registre s’apparentant à l’épique et une référence illustre « Ulysse en fit autant. » démontre la volonté de convaincre, en jouant de la vanité de la tortue mais aussi sur les valeurs référentielles (littéraires et mythologiques). L’intervention avec changement d’énonciation « On ne s’attendait guère / De voir Ulysse en cette affaire. » insiste sur l’humour mais peut-être aussi la naïveté de la tortue comme sa vanité (désir d’élévation dans le double sens du terme).
La stratégie argumentative s’observe également sur le mode de la confrontation entre caractères, rendue par l’allitération autour de ces personnages : « Deux Canards à qui la Commère / Communiqua » et qui figure le claquement des becs. Il est aussi possible de voir dans cette allitération une unique référence aux canards (par la correspondance phonique) alors même que la tortue est présente.
Enfin, notons que l’argumentation des deux canards se fait au moyen du dialogue. De l’énonciation de l’auteur en début de fable, auteur qui donne son avis et marque son jugement, la fable évolue également vers un changement d’énonciation puisque ce sont les pensées des personnages qui sont indiqués, sur le mode de la focalisation omnisciente.

- le caractère extraordinaire du périple
La progression du récit suit celle du périple, épousant l’extraordinaire puisque la tortue se laisse prendre au piège argumentatif des canards. En décrivant ce vol au-dessus des villes, l’auteur prend soin aussi d’en préciser longuement le dispositif :

Marché fait, les Oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.
Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.
Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.

Au-delà du comique de situation, l’ingéniosité des canards est ici patente, démontrant réflexion et patience. Reste que le terme de « marché » nous renvoie à un non-dit intéressant, puisqu’il réfère à un accord donc, mais dont les deux termes ne sont pas connus. Et le lecteur de se demander si cette construction reflète la volonté de transporter ou celle de lâcher prise.

- une mort tragique
La tortue, marquant son sentiment d’être devenue « Reine », perd son appui et la vie. L’opposition de longueur entre les deux vers « Passer la Reine des Tortues. / La Reine : vraiment oui ; je la suis en effet » et l’asyndète « Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants. » nous renvoie à la fois à une fin tragique mais également dénuée d’émotion narrative, sans autre appui oratoire que celui de la figure de style. L’usage du mot « crève » vient de même orienter une lecture du ridicule. Le changement d’énonciation rebascule ici vers le narrateur.

Stratégie argumentative sous l’angle de l’extraordinaire, la fable délivre aussi une fin tragique, réorientée entre le ridicule et la leçon.

III) Critique et morale

L’art du récit tient en effet entre cette oscillation entre humour et morale, délivrée en deux temps.

- migration et transcendance
La tortue est en effet dans un premier temps moquée, par son souhait de s’élever, et, sous le discours indirect des canards, comparée à Ulysse. Substitut de l’être humain, il est possible de voir en cette remarque une pique allusive aux contemporains de La Fontaine et leurs désirs d’écriture.
Prise au piège de sa propre satisfaction et de son triomphe, elle en perd la vie. Ici prend place une nouvelle intervention narrative qui, sur le mode de la focalisation omnisciente, présage ce qui va suivre mais, utilisant l’ironie, s’en amuse aussi :

Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose ;

Se dessine alors une première approche moralisatrice puisque le narrateur explique, dans un registre didactique, ce qu’il conviendrait ici de faire, ou de ne pas faire. Et la morale de suivre.

- conclusion et morale
Cette dernière apparaît en effet en deux temps. Centrée tout d’abord sur la tortue dont la conduite est longuement décrite et la fin assignée en un vers « Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants. », la morale est rapide, plutôt mesurée puisqu’un seul terme y fait référence, « son indiscrétion ».
De la tortue, la fable dérive cependant vers une morale plus générale qui inclut l’espèce humaine sans la nommer. La leçon moralisatrice est cette fois plus marquée. Elle débute par une succession de termes dépréciatifs « Imprudence, babil, et sotte vanité » où seul le mot « babil » peut prendre figure positive dans un autre contexte. Elle se redouble ensuite comme la conjonction de coordination « et » dans cette analyse sur deux vers en enjambement « et sotte vanité, / Et vaine curiosité ». Elle se renforce enfin par le champ lexical commun qui unit « parentage », « enfants » « lignage ». L’argumentation est donc recentrée sur ces derniers vers qui énoncent la morale, ce vers quoi a tendu toute la fable. Celle-ci laisse cependant une question en suspens, celle de la cible visée.

- d’une cible à l’autre
Nous sommes passés du désir de voir du pays à celui de régner mais n’est-ce pas sous l’action d’autrui ? Il s’agissait en effet tout d’abord pour la tortue de simplement se déplacer. Harnachée, elle se confronte à la réaction des autres, ces passants qui s’étonnent. Son souhait simple se transforme alors en orgueil, à mesure que les regards se posent sur elle. Mais cette réaction se préfigure en quelque sorte dès la stratégie des canards, usant de l’argument référentiel et pratique, « vous profiterez / Des différentes mœurs que vous remarquerez ». Si la fable dénonce la propension de cette tortue à sortir de son rang et de son cadre, il est aussi intéressant de s’interroger sur les protagonistes de l’histoire. La tortue semble ainsi surtout faire l’apprentissage de la relation à autrui dans ce qu’elle comporte d’hasardeux. D’une morale sur la vanité se tire aussi cette morale de la communauté et du rapport à l’autre.

Par l’humour, la fable délivre ainsi une morale en deux temps, tournée vers la tortue dans le cœur du récit puis vers le lecteur dont la capacité à réfléchir est sollicitée.

Conclusion
Par un long cheminement de caractères forts dont la personnification est signifiée, la fable s’engage sur le registre de l’humour mais n’oublie pas d’emprunter au tragique pour assurer la leçon. Celle-ci, en deux temps, s’assure que le ridicule est bien dénoncé. Mais elle révèle aussi plus de caractéristiques humaines que ne le laissait présager son intention.


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