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Jean Rostand, "Pensées d’un biologiste", Gallimard, Commentaire

samedi 11 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Ci-dessous, une proposition de commentaire sur l’extrait (mis en ligne sur cette page) de "Pensées d’un biologiste" de Jean Rostand.

Bonne lecture et bon travail.


Questions préparatoires

Qui parle ? Un « biologiste » qui nous livre ses « pensées », rappel du titre. Rostand est un philosophe, homme de lettres et homme de science.
À qui ? Il s’agit ici de reprendre et de vulgariser des théories scientifiques mais également de donner une leçon à l’homme. Il s’adresse donc à l’homme non familier des théories scientifiques.
Comment ? Le registre est argumentatif, il se base sur une argumentation directe mais se construit aussi avec emphase. Beaucoup d’exemples.
Utilisation des points de suspension
« certes », concession
« aussi vaine, aussi nécessairement », effet binaire d’inversion
De quoi ? Le texte reprend les grandes avancées scientifiques de l’homme mais les relativise.
Pourquoi ? Il s’agit d’écrire un texte littéraire en reprenant les grandes découvertes scientifiques pour vulgariser ces théories scientifiques mais également pour relativiser l’orgueil de l’homme.

Introduction

Quelle vision de l’homme vu par un biologiste ? Ainsi pourrions-nous résumer cet extrait d’un livre de Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, dont le titre rend la diversité de l’opinion. « Biologiste », la vision l’est certainement, par ses références, son argumentation serrée émaillée d’exemples. Mais les « pensées » sont aussi celles d’un homme, investies de subjectivité, dont le registre argumentatif témoigne, usant des atouts de la littérature pour vulgariser son propos. Comment, dès lors, proposer une vision de l’homme sous un double propos, scientifique et philosophique ou du moins littéraire ? Nous pourrions, dans un premier temps, étudier l’évolution de l’homme, puis dans un second temps, celle de l’argumentation, en suivant l’ambivalence de cette double réponse.

I) Une espèce en évolution

A) la fierté de l’homme.

- La pensée scientifique, l’observation
Le texte écarte, dès son début, les considérations des « moralistes » et de ce qui se rapporte au pathos pour indiquer son intention de s’interroger, et d’interroger avec lui le lecteur, « demandons-nous », pour déterminer ce que l’homme peut porter comme regard sur son évolution. Le choix du verbe « penser » souligne ici une réflexion et une progression argumentative directe dans les propos du narrateur.
- l’origine
Il souligne d’abord l’évolution de l’homme, l’évolution des espèces exposées par Darwin donc, dont l’homme peut tirer fierté : « il a bien sujet de se considérer avec complaisance », où le verbe conjugué à la forme pronominale fait retour sur le sujet et indique une réflexion de soi à soi. Les exemples donnés, « petit-fils de poisson », « arrière-neveu de limace », s’ils sont exacts, permettent une dose d’humour mais également une vulgarisation de la théorie des espèces.

B) La progression de la science

- Progrès à venir
L’homme se remarque également par sa capacité à produire de la science et du progrès, en acteur de son évolution. La « maîtrise » indique déjà une emprise sur quelque chose. Lorsqu’elle s’applique à des « forces matérielles », au pluriel, elle rend compte d’une assise et d’une puissance. Un long paragraphe s’emploie ensuite à l’énumération des possibilités futures de l’homme, une sorte de rêve scientifique pour les années à venir. Les verbes, au futur, s’engagent dans des interrogations : « Quel secret ne dérobera-t-il pas à la nature ? Demain, il libérera l’énergie intra-atomique, il voyagera dans les espaces interplanétaires, il prolongera la durée de sa propre vie, il combattra la plupart des maux qui l’assaillent ». Ces progrès s’inscrivent dans tous les domaines de la science, l’énergie atomique, l’espace, la médecine. L’homme semble alors à même de maîtriser tous les défis que l’univers lui propose, ainsi que ceux qu’il se lance à lui-même. Mais ces questions, ces progrès, semblent cependant énoncés avec un enthousiasme mesuré. L’énumération, déjà, donne à imaginer une succession de possibles sans limite de temps ni de force.

- un infini limité
Notons ici un effet parallèle entre « l’intra-atomique », à l’intérieur de l’atome, et « l’interplanétaire », entre les planètes, sous le signe de l’infiniment petit et l’infiniment grand, à l’instar des théories pascaliennes où l’homme se tient entre les deux.
Cette vision plutôt admirative de l’homme se limite au point de vue de l’homme sur « lui-même », sur ce qu’il peut « penser » de lui. La position du narrateur semble elle, en retrait.

II) Des éléments de réflexion

A) Réflexions sur soi

- observation
En effet, le début de l’extrait place la réflexion sous l’égide de l’homme, dans un premier temps. Il ne s’agit pas de pathos mais d’observation, même si celle-ci est d’abord celle de l’homme. Mais le regard du narrateur est discrètement annoncé. Le « certes » en début de phrase indique ainsi une concession et une prise de position, tandis que le mot « complaisance » renvoie à la fierté mais aussi à une certaine indulgence de soi pour soi. Nous avons mentionné le retour vers soi de l’usage pronominal : cette complaisance serait ainsi celle de l’homme pour l’homme et non pas celle du scientifique pour l’homme.

- évolution
Quant à l’évolution des espèces dont l’homme pourrait s’enorgueillir, c’est une évolution naturelle que l’homme peut appuyer mais peut-être pas engendrer. Un poisson n’a en effet pas décidé de devenir homme, pour reprendre l’exemple du texte. L’expression « quelque orgueil de parvenu » tend également à exprimer une opinion relativement agacée du narrateur, puisque le mot « orgueil » précise un jugement, tandis que le choix du mot « parvenu », péjoratif, renvoie à un statut usurpé et peu mérité. De même, lorsque le narrateur annonce l’idée de « réussite », il atténue celle-ci par l’emploi d’une expression « tourner la tête », à double sens. Avoir la tête qui tourne, c’est autant avoir la tête dans les étoiles, si nous nous référons aux astres présents, mais c’est également avoir le vertige, devant sa position, comme être grisé. Cette dernière proposition semble cependant être la plus vraisemblable puisque la phrase suivante rebondit sur le verbe « dégriser », ce qui implique que ce vertige ne serait pas dû aux connaissances de l’homme mais à un enivrement de fierté.
Reste au narrateur à le démontrer.

B) Réflexions de l’autre

- vanité
Le narrateur a dispersé des indices de sa présence dans les deux premiers paragraphes, il opère maintenant un changement dans les deux derniers en marquant plus fortement sa présence et en modifiant le cours de son propos. Lorsqu’il est question de cette « réussite », que nous venons d’évoquer, il s’agira aussi pour le scientifique de la relativiser : la suprématie de l’homme n’est que celle de son « royaume », c’est-à-dire de son monde, « dérisoire » en comparaison de ce qui l’entoure et que le narrateur va expliciter par la mention des étoiles. Au-delà du monde humain, de notre monde et de notre planète, l’infini est marqué par ce que les « télescopes » « révèlent », c’est-à-dire par cette vérité cachée qu’ils permettent d’apercevoir, en l’occurrence les astres « sans nombre », inquantifiables donc et démesurés par rapport à l’univers de l’être humain. Nous pourrions peut-être voir dans l’astronomie une métaphore du défi pascalien qui, s’agissant de Dieu et de sa représentation par le soleil, voyait là pour l’homme le défi à relever : supporter la pensée de ce qui dépasse toute mesure (« Que l’homme contemple donc la nature entière » jusqu’à « Qu’est-ce qu’un homme, dans l’infini ? » extrait de Les Pensées de Blaise Pascal, in
http://fr.wikibooks.org/wiki/Philosophie/Commentaire_du_passage_%C3%A0_propos_des_deux_infinis). Nous retrouvons surtout la notion des deux infinis du même Pascal (Pascal, Pensées, n° 72 et n° 793 dans l’éd. Brunschvicg, in http://pierre.campion2.free.fr/cpascal.html).
L’homme est dès lors envisagé sous l’angle de la vanité, de sa propension à exercer sa fierté : le discours scientifique ramène l’homme à l’humilité. Lorsque le narrateur compare les avancées de l’homme à un « royaume » mais rajoute « dérisoire », il désigne un état de fait qui n’est pas si glorieux ; il marque, de plus, un certain mépris par une forme directe qui ne souffre pas de réponse : « comment se prendrait-il encore au sérieux ».

- disparition
Autre réflexion qui émane du narrateur, la disparition de l’homme et de son « effort ». Au début de l’extrait, ce narrateur nous invitait à réfléchir sur le « labeur » de l’homme. Il reprend l’idée générale d’un « effort » donc, mais aussi d’une « œuvre ». Si l’œuvre d’art est amenée, dans sa conception la plus optimiste, à dépasser le temps et à former, comme la littérature, un fond commun d’humanité, que dire de cette humanité même ? Le narrateur s’interroge par des questions rhétoriques dont il connaît et délivre la réponse : rien. Par énumérations marquées de points de suspension, la vie humaine est amenée à disparaître. Le texte semble ici faire référence à la disparition progressive et programmée du soleil « petite étoile » qui verra « sa force éclairante et chauffante » nous [abandonner], nous condamnant ainsi à une mort certaine. Mort de l’homme mais également de son œuvre, nous l’avons mentionnée, puisque cette disparition touchera tout ce qu’il a ébauché voire pensé « - découvertes, philosophies, idéaux, religions-, rien ne subsistera. ». Se marque ici la disparition de ce qu’il est en tant qu’être humain et en tant qu’être pensant. Avec le constat « sera annulée pour jamais », une double structure négative encadre un verbe particulier, au futur : peut-on « annuler » ce qui a été ? Il semble s’agir là d’une question de philosophie ou, à nouveau, d’une réflexion quant à l’infiniment petit que représente l’homme et ce qu’il a patiemment élaboré en termes de connaissances et de savoir au regard de l’univers. Reste que la disparition des religions sonne étrangement, surtout si nous la comparons au dernier commentaire de l’extrait « la ténèbre infinie », terme habituellement au pluriel et que la position au singulier singularise, justement, et dérive.

Notons en effet que si tout ce qui constitue l’univers de l’homme au sens philosophique du terme, ou artistique, disparaît, ce ne serait pas le cas de l’univers terrestre en lui-même puisque le globe continuerait lui, d’exister, sous une forme vide : « astre périmé, continuera de tourner sans fin dans les espaces sans bornes ». La formule « astre périmé » apparaît ici comme curieuse puisque le qualificatif s’applique plutôt à des produits qu’à des matières d’atomes, puis s’enchaîne dans une proposition à double structure verbale qui se répète par le choix du verbe « [continuer] » et celui des expressions « sans fin », « sans bornes ». Condamnée, la terre serait ainsi en quelque sorte une boule sans vie qui ne serait limitée ni par la durée, ni par l’espace.

- réflexion
Des pistes de réflexions sont cependant données au lecteur tout au long de cet extrait par l’intermédiaire d’une implication du narrateur qui utilise l’emphase des métaphores : avec une construction comme « jeté le regard dans les gouffres glacés où se hâtent les nébuleuses spirales ! », nous ne rencontrons plus guère le postulat scientifique mais plutôt l’effet de style. De même avec « l’aventure falote du protoplasme... » qui utilise cette fois un terme de science, « protoplasme », mais l’humanise et change son évolution en « aventure », adjointe d’un adjectif l’amoindrissant. Si le discours scientifique reste tangible dans l’utilisation des termes, l’implication du narrateur laisse une ambivalence quant à la neutralité du propos.
La réflexion du texte nous guide ainsi vers deux propositions, celle de l’homme envers lui-même, tournée vers la satisfaction, puis, dans cette seconde partie, celle du scientifique qui observe et relativise.

Conclusion

Nous recevons donc une double réponse à cette observation de l’homme par l’homme. Celle d’une prodigieuse avancée, d’une évolution de l’espèce observée et certifiée, puis, par retour du narrateur dans l’implication de son texte, une remise en cause du statut de l’homme. L’argumentation est scientifique, certes, mais également philosophique et littéraire par ce curieux mélange entre style emphatique, métaphores et termes scientifiques. Elle s’avère surtout humaine : au-delà d’une possible vulgarisation de la science, elle remet en cause la vanité de l’homme et lui signale sa prochaine disparition, le ramenant à l’infiniment petit, voire l’infiniment rien qui tourne dans le tout.


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