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Ionesco, "Rhinocéros", Acte III, analyse

« Le monologue de Bérenger », Acte III, p. 245 « Je ne suis pas beau » jusqu’à la fin.

samedi 18 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


« Le monologue de Bérenger », Acte III, p. 245 « Je ne suis pas beau » jusqu’à la fin.

Problématique : Pourquoi ce passage traduit-il la force du doute ? (cf. Alain Stagé, "Rhinocéros, Ionesco", in Profil d’une œuvre, Hatier, p. 118-125°.

L’acte III reproduit l’espace et la situation de l’acte II. Nous retrouvons un homme couché, en l’occurrence ici Bérenger et non plus Jean, dans sa chambre, avec un ameublement à peine modifié entre les deux scènes. Bérenger est alité, il porte un bandage au front et le spectateur ne sait pas si Bérenger connaîtra la même fin que Jean. Le doute se joue jusque sur la scène, entre les personnages eux-mêmes. Enfin, le doute atteint le comédien lui-même.

I) Une réflexion brisée

La pièce s’est déroulée sur un mode linéaire avec une progressive transformation des personnages en rhinocéros. Cette dernière séquence, à l’inverse, se présente en dents de scie. Le cheminement est sinueux, fait de doutes, d’hésitations, de revirements et de contradictions. Il rompt alors avec le mécanisme tragique qui conduit inévitablement le héros à sa perte. Le monologue, qui mélange les registres, passant du comique au dramatique et au pathétique, traduit le désarroi du personnage, ses doutes, mais également la confusion de sa pensée et de ses sentiments.

a) Des moments contradictoires

Dans ce dernier extrait, le mouvement connaît une progression plus régulière, évoluant du doute à la crise. L’affirmation « Ce sont eux qui sont beaux » (p. 245) cède à l’exclamation « Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! » (p. 245). À l’hypothèse de la supériorité des rhinocéros succède la certitude de l’infériorité de l’homme, et le mépris ou la haine de soi, qui s’exprime sous la forme de la malédiction (Alain Stagé, « Rhinocéros, Ionesco », in Profil d’une œuvre, Hatier, p. 118).
Les dernières lignes (« Eh bien tant pis ! […] Je ne capitule pas ! ») opèrent cependant une rupture avec le mouvement qui les précède comme avec le monologue dans son ensemble dont elles inversent d’ailleurs le sens. La brièveté contraste avec l’enjeu, la révolte. Ce déséquilibre conduit à s’interroger sur la portée et la signification d’une délibération qui apparaît moins comme l’aboutissement d’une décision que comme le produit du hasard, moins comme une conclusion nécessaire que comme un accident (Alain Stagé, op. cité, p. 119).

b) Un langage incohérent

Le désordre et la confusion du monologue tiennent aussi au tempérament de Bérenger, à sa relation à la parole. Ses réticences envers le langage se sont manifestées tout au long de la pièce. Il se méfie des discours, renonce à discuter, à réfuter les arguments de l’autre (Jean, Botard, Dudard). L’émotion l’emporte toujours sur le raisonnement, comme le montre sa confrontation avec Dudard à l’acte III. Pour commenter la rhinocérisation générale, Dudard prend ses distances par rapport à l’évènement, nuance sa pensée, et prétend à l’objectivité. Bérenger, lui, se laisse déborder par l’affectivité, submerger par la subjectivité, ce qui l’empêche de contrôler ses propos.
Bérenger, abandonné de tous, seul face à l’ennemi omniprésent, et ne dialoguant plus qu’avec lui-même, a cessé de maîtriser les mots. Phrases courtes, phrases nominales, phrases exclamatives, onomatopées, tentent en vain de rivaliser avec les barrissements. Son langage se disloque, jusqu’à douter d’être encore un langage, puisque plus personne ne le comprend ni ne le parle.

II) L’humain et l’inhumain

En jouant sur l’ambiguïté et l’inversion des rôles, le monologue pose la question philosophique essentielle de la pièce : celle de l’identité et de l’altérité, de la normalité et de la monstruosité.

a) Les étapes d’une dépersonnalisation

Bérenger doute de son identité. Il endosse plusieurs positions et langages pour arriver à celui de Jean pendant sa métamorphose « Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre » (p. 245). Il en arrive à tenter, en vain, de mimer les rhinocéros, pour conclure « je suis un monstre ». Mais si la monstruosité est devenue la norme, de quel côté se trouve le « monstre » ?

b) Le rôle des images

La scénographie joue un rôle essentiel dans la thématique et la dynamique de la pièce. Les objets signifient à la fois par leur nature et par leur métamorphose. Les tableaux sont ainsi liés à l’image ou au reflet, celui du visage humain, donc renvoient à l’identité. Mais Bérenger s’y reconnaît de moins en moins. Les photos n’apportent pas non plus de réponse puisqu’elles semblent identiques. Tous les visages se ressemblent, comme jadis les têtes de rhinocéros. Bérenger semble dès lors regarder les hommes du point de vue des rhinocéros.
Une seconde métamorphose amplifie ce renversement. La laideur des portraits contraste avec la beauté des têtes de rhinocéros « qui sont devenues très belles ». À cette hallucination visuelle de Bérenger s’ajoute l’hallucination auditive : pendant que les têtes embellissent à vue d’œil, les barrissements se transforment en chants de plus en plus mélodieux. Au terme de la pièce, le sens de la métamorphose semble donc s’inverser. Bérenger, monstre parce qu’humain, est sur le point de succomber aux charmes de ce monde qui le fascine mais qu’il ne parvient pas à rejoindre.

Conclusion

Il serait faux de voir en Bérenger un « résistant » et d’interpréter cette fin comme la victoire de l’homme sur le monstre. Le champ lexical de l’héroïsme, qui n’apparaît que dans les dernières lignes (« je me défendrai jusqu’au bout ») est en décalage avec la situation et avec le personnage. Le geste final est dérisoire et Bérenger s’apparente à un « antihéros ». Bérenger reste jusqu’au dénouement fidèle à lui-même. Il ne se transforme pas en surhomme ou en cet « homme supérieur » dont Jean faisait l’éloge au début de la pièce. Il reste jusqu’au bout rongé par la culpabilité, par la mauvaise conscience et par le doute. Sa décision ne relève pas d’une logique rationnelle, ni de la force de la volonté. Elle apparaît plutôt comme une réaction imprévisible. Surtout, elle reste marquée par la contradiction entre le désir grandissant de rejoindre les rhinocéros et l’impossibilité d’y réussir. Elle est donc placée sous le signe de l’impuissance. Mais par un ultime renversement, c’est cette impuissance même qui signifie son humanité. C’est sa faiblesse qui constitue sa force : la force de l’individu ordinaire, auquel nous nous identifions.


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