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Existe-t-il une médiacratie dans la société contemporaine française

mercredi 13 mars 2002, par Eclairement impression

Mots-clefs :: Culture générale ::

Les Guignols de l’Info ont fait « gagner Chirac », « dépolitisent les jeunes »… Ces affirmations lancées durant la campagne présidentielle de 1995 témoignent d’une croyance dans le pouvoir des médias à faire l’opinion, notamment celle des électeurs.


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Médiacratie, 4ème pouvoir : ces mots soulignent l’influence réputée décisive de cette communication politique des médias.

A côté de la séparation traditionnelle des 3 pouvoirs étatiques, E. Burke, en distingue un autre : la presse. L’indépendance de celui-ci viendrait renforcer la démocratie en modérant les autres pouvoirs. Les médias constitueraient donc un contre-pouvoir opposé au pouvoir politique.. Le média est tout moyen de communication, de diffusion de l’information.

le débat qui s’inscrit actuellement dans la société porte essentiellement sur l’audiovisuel (surtout la télévision et Internet) qui est, selon les cas valorisé ou mis en cause. Pourquoi ce débat ? car le geste électoral en démocratie est secret et le citoyen doit pouvoir garder la liberté d’exprimer son opinion en son âme et conscience. Un gouvernement par les médias ? le média souverain ?

Le terme de médiacratie, qui rappelle étymologiquement la notion de pouvoir conduit à envisager plus spécifiquement la suprématie éventuelle des médias sur le politique et la captation par ceux-ci du débat public. Deux aspects : la place des médias dans la cité et dans son positionnement par rapport à la sphère politique et le rôle des médias dans le processus de politisation des citoyens, pris individuellement et collectivement.

Deux grands types de problèmes entrent dans l’analyse des rapports entre médias et politique dans la société contemporaine. En premier lieu, le mythe communicationnel qui envahit la société est à nuancer (I), bien que les médias aient une influence relative sur ce qu’il est convenu de nommer « l’opinion publique ». (II)

I] Apparence et réalité du mythe communicationnel.

A] L’avènement d’une société de communication

Donc marginalisation du politique

J. Habermas, dans les 60’s, est le premier à penser l’apparition de l’Etat sous un angle non pas juridique mais communicationnel. Les médias font ainsi la communication politique. Ils imposent un point de vue technique ou technocratique qui réduit le politique à aspect marginal de la vie sociale.

Des analystes de l’école de Francfort (J. Habermas, H. Marcuse) ont insisté sur le phénomène de massification et d’aliénation des sociétés occidentales et la dénaturation du débat politique lié à l’apparition des moyens de communication de masse. C’est l’avènement d’une « société unidimensionnelle » assujettie au pouvoir des médias. La « démocratie médiatique » est alors proche des régimes totalitaires visant à la domination totale des esprits.

Exemple : l’Allemagne nazie comme le fascisme mussolinien ont fait un usage intensif de la propagande par l’entremise de la radio ou du cinéma (actualité ou fiction). Asservis aux ordres du pouvoir, les messages diffusés par ces médias cherchaient non seulement à supprimer tout débat public mais également à atteindre la sphère privée des individus.

Quelle que soit l’emprise réelle des médias sur la société, il faut tout de même reconnaître que la communication politique s’est institutionnalisée. La TV s’est inscrite comme un point de passage obligé et comme enjeu de toute campagne électorale.

Exemple : les déclarations des candidats, les face-à-face entre leaders… seuls les spots publicitaires ne sont pas autorisés en France. Une grande partie de ce qu’est une élection est entièrement télévisée : débats, publication des résultats, les explications de vote…

L’équipement massif des foyers en télévisions et la relative légitimation culturelle du média lui-même contribue à établir l’emprise de ce média. Les médias ont conquis une place centrale dans le jeu politique en imposant une transformation des pratiques et des messages.

Exemple, les hommes politiques ont dû se plier à un apprentissage rationalisé de la mise en scène de leur image. Ainsi pour être reconnu comme un homme politique important, un responsable doit se prêter au jeu des médias : émissions-débats, biographies, baromètres de popularité…

Les médias offrent alors de nouvelles ressources qui permettent à certains acteurs politiques de contourner les organisations collectives et de pallier leur faible succès électoral. La croyance dans la puissance des médias s’est renforcée à tel point que des candidats croient réussir électoralement en se dispensant de faire campagne et en ayant « gagné » dans les sondages et sur les plateaux de TV.

Exemple : les hommes politiques ont tous nécessairement à leurs côtés des conseillers en communication, des personnes chargées de leur image…

Exemple : opposition entre plateau télévisé et duplex. En séparant les invités, experts et politiques, de ceux qui ne le sont pas, on marque les distances et les différences entre ceux qui ont droit à la parole autorisée et ceux qui n’ont que leur propre opinion à faire valoir.

B] Ce ne sont pas les médias qui commandent au politique...

mais c’est le politique, ses normes, ses représentations qui rend possible les usage sociaux des médias.

Par son activité de publication des informations et de commentaire politique, la presse a constitué dès son origine un enjeu pour le pouvoir politique. Une tradition historique se caractérise en France par la méfiance des gouvernants vis-à-vis de toute forme de communication sociale directement concurrente de celle qu’ils cherchent à développer.

Un statut particulier : la France illustre un régime de dépendance politique de l’audiovisuel dans un régime libéral. Un monopole d’Etat existe depuis 1923 (direction de la radio nationale). Le statut de 1986 redéfinit les contours de l’audiovisuel en privatisant TF1, mais France 2, FR3 et FR5 confortent le service public. La TV est désormais un espace ouvert à la concurrence.

La TV a été conçue comme un instrument de propagande et est enserrée dans un cadre législatif. Le CSA (loi du 17/1/1989 = nomme les PDG et veille au respect du cahier des charges des chaînes publiques. Pour les autres, il donne les autorisations, élabore les conventions et sanctionne les manquements), lors des élections présidentielles de 1995 a rappelé les grands principes suivants :

- A compter de la publication des noms des candidats, le principe d’égalité doit être respecté entre eux.

- Pour la TV, l’égalité d’accès à l’antenne des candidats et de leurs soutiens s’observe par semaine.

L’autonomie gagnée par l’accroissement de la professionnalisation est contrebalancé par les contraintes liées à l’exercice de la profession de journaliste : quête d’audience et de lectorat pour survivre économiquement ; dépendance à l’égard des hommes politiques.

Les relations qui unissent journalistes et hommes politiques sont à analyser sur le mode de la complicité réciproque et de l’ambivalence. les journalistes ne peuvent s’en séparer sous peine de se couper de leurs possibilités d’informations. les hommes politiques ont besoin des journalistes (ils ne choisissent pas au hasard ceux qui vont les interviewer). Cette proximité crée une posture professionnelle oscillant entre autonomie et hétéronomie. L’activité journalistique et l’activité politique ne sont pas séparées mais liées par des relations d’interdépendance et de concurrence.

En même temps que s’intensifie la compétition interne au monde journalistique, la concurrence avec les hommes politiques s’accroît et se traduit par l’imposition de points de vue négatifs sur la politique. L’usage des sondages peut être compris comme une arme symbolique puissante pour s’opposer légitimement aux hommes politiques sur la définition de la bonne manière de faire la politique, puisque les journalistes le font avec les armes mêmes du jeu politique : l’opinion des électeurs.

L’apparition de techniques de communication ne signifie pas qu’il en soit fait politiquement usage. Pour cela, il faut qu’existent des intérêts politiques à les utiliser et des intérêts socialement acceptés. Par exemple, les sondages existent depuis 1935 ; en France, ils ne deviennent partie intégrante de la vie politique qu’après 1958 et surtout après les 60’s.

II] le rôle des médias dans la formation et l’entretien de l’opinion publique.

A] La toute puissance des médias.

M. McLuhan : « le médium est le message » (1967). Pour lui, la culture d’une société est entièrement déterminée par son système de communication. Celui-ci façonne les modes de pensée et d’agir et envahit tous les niveaux de sociabilité jusqu’à structurer la personnalité des individus.

Les médias feraient donc les élections en offrant aux individus les moyens de se former une opinion personnelle sur les candidats et leurs programmes, voire en modifiant leurs critères de jugement en insistant sur des aspects politiquement secondaires. (vie privée, séduction). Les médias manipuleraient l’opinion en traitant de façon inégale les hommes politiques et en dramatisant certains enjeux..

Le rôle central des médias dans le jeu politique se traduit par le statut d’événement politique qu’ils confèrent aux actions sociales (manifestations, grèves) ou politiques (décisions gouvernementales). Ils consacrent aussi l’autorité politique en les faisant connaître ou reconnaître comme importants.

Les sondages ont progressivement imposé une vision de ce qu’est l’opinion publique. Mais nombre d’analystes les ont critiqués, non pour l’exactitude de leurs résultats mais pour leur usage politique et l’idée qui les fonde : les individus ont une opinion sur tous les sujets qui leur sont soumis. P. Bourdieu a écrit : l’opinion publique n’existe pas. Ce qu’obtiennent les sondages est un artifice reposant sur l’illusion de l’idéal démocratique d’un citoyen universellement compétent.

A l’inverse du rôle important qu’ils jouent dans la constitution et la définition des problèmes politiques, les médias ont un rôle limité dans la formation des opinions politiques.

B] Des solidarités réelles différentes.

Les travaux de l’école de Francfort montrent la centralité des médias dans les phénomènes de politisation ; mais leurs conclusions sur les effets directs des médias sur les pensées individuelles ont été contredites par des études empiriques. Les médias, ce sont des journalistes, et les informations médiatiques sont les produits de leur activité d’interprétation du monde social et politique.

Une puissance collectivement entretenue

On surestime le rôle des médias dans les processus de politisation des citoyens. Comme le souligne P. Champagne, la puissance supposée des médias tient surtout grâce à la croyance en leur pouvoir qu’entretiennent de nombreux acteurs sociaux. (hommes politiques, conseillers en communication, sondeurs). Mais, aujourd’hui, les circuits de l’information et de l’opinion politiques les plus puissants sont ceux qui s’enracinent dans les milieux de socialisation des individus (relations de travail, famille, amis) et non dans les médias.

Une exposition sélective

Contrairement au mythe démocratique posant l’existence d’un intérêt universellement partagé pour la politique par des citoyens compétents pour se prononcer sur tous les enjeux, tous les électeurs ne sont pas exposés également aux informations politiques. Cette ressource informative reste inégalement répartie, et surtout ne prend pas la même valeur suivant les groupes sociaux concernés. L’attention portée aux messages transmis et les modalités de réception sont sélectives : les médias ne font que conforter des adhésions politiques anciennes. Ensuite, l’efficacité de la communication politique dépend de l’acceptabilité culturelle des messages émis et de la légitimité ou de l’autorité politiques de leurs émetteurs.

Exemple : un message politique diffusé par France 5 et une parodie des Guignols de l’info portant sur le même sujet n’auront pas une crédibilité ni un impact identiques.

Enfin, la concurrence entre les différents types de médias et la discordance entre les messages émis atténuent les effets de l’imposition d’une légitimité dominante.

Les émissions et lectures politiques intéresse une minorité appartenant à l’élite sociale (cadres supérieurs, professions libérales). Les électeurs qui regardent le plus la TV sont les moins socialement disposés à maîtriser l’argumentaire et les règles du jeu politique. Les médias ne sont qu’un des vecteurs de la communication politique à côté d’autres plus prégnants comme la famille ou les collègues de travail. Les messages médiatiques ne sont jamais reçus passivement mais sont réappropriés par les récepteurs en fonction de leur appartenance sociale et de l’intérêt qu’ils portent à la politique.

Conclusion :

La « télé réalité » qui prend naissance en France aujourd’hui, exportée des Etats-Unis.

Les nouveaux moyens de communication sont de plus en plus interactifs et en parallèle, le récepteur est appelé à jouer un rôle de plus en plus actif.

Difficulté de trouver un équilibre entre liberté d’expression (protégée notamment par la convention européenne des droits de

l’homme) et la réglementation en matière électorale qui privilégie l’égalité entre les candidats et encadre la diffusion de messages politiques.

Poursuivre votre lecture :

- Quel regard peut-on aujourd’hui porter sur l’Europe communautaire ?

- La citoyenneté européenne : une citoyenneté non vécue et encore incomplète


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+ Répondre à cet article (3 commentaires)
  • Excellent ! Merci de partager cette analyse très claire sur les médias.
    Peut-on réutiliser votre article dans le cadre d’enseignements ?

    Philippe

    repondre message

  • Existe-t-il une médiacratie dans la société contemporaine française

    18 octobre 2011 09:52, par @pourconvaincre.com

    Il existe bien une médiacratie dans notre société . Et nous avons de plus en plus l’impression que le Médias qui commande aux politiques ...

    L’apparence prend le dessus sur le fond du message.
    Les hommes politiques doivent savoir prendre leur distance vis à vis de ce pouvoir, afin de ne pas se transformer en pantin médiatique. C’est là que les choses se corsent. D’où notre lettre ouverte aux candidats à l’ élection présidentielle que je me permets de publier sur votre blog :

    Lettre ouverte aux candidats à l’élection présidentielle 2012

    Le « casting » de notre élection présidentielle est maintenant bien avancé. Vous êtes un homme politique et voulez devenir un homme d’état.

    S’il vous plait, faites nous plaisir. N’acceptez plus les invitations dans certaines émissions qui vous ridiculisent.

    Ne tolérez plus des journalistes :

    Qu’ils débattent avec vous au lieu de vous poser des questions. Votre avis nous intéresse, pas le leur.
    Qu’ils vous « débriefent » en public sur votre prestation. Ce sont les électeurs qui vous jugeront, pas leur soi-disant expertise de communicant.
    Qu’ils vous confondent avec un saltimbanque en vous demandant de chanter ou de parler de sujets futiles. La période est difficile, et les sujets d’importance ne manquent pas.

    Respectez vos électeurs. Ne succombez pas à la médiocrité de certains médias. Nous méritons mieux que des blablas inutiles, prémices de la démagogie.

    L’équipe de Pour-convaincre.com

    forum visiter mon site : http://www.pourconvaincre.com

    repondre message

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