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Montesquieu, "De l’esclavage des nègres", lecture linéaire

mercredi 15 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Ci-dessous, une proposition d’analyse linéaire. Pour le texte lui-même, c’est sur cette page et pour le plan détaillé, c’est cette page

Bonne lecture et bon travail.


De l’esclavage des Nègres (Livre XV, chapitre 5)
Étymologie latine du mot « noir », niger

Explication linéaire

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
« Si j’avais à soutenir le droit » marque une hypothèse, sous-entend déjà que Montesquieu n’adhère pas complètement, qu’il va argumenter en reprenant les thèses des autres mais pour les déformer. La différence entre le « si » qui marque une hypothèse du droit et le « voici » qui annonce une série d’arguments pensés et réfléchis, marque un décalage entre la pensée commune et la sienne.
Le choix du mot « droit » renvoie à une possibilité inscrite dans la loi, donc quelque chose que les hommes sont autorisés à faire. Mais entre le droit divin, le droit naturel, le droit juridique, auquel se référer ? et lequel est le plus important ?

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
Aucun lien logique de cause à effet entre le fait de posséder des terres et l’obligation de rendre les hommes esclaves (travailleurs existent). « s’en servir » indique une prise de position, il marque le fait qu’il s’agit de se servir d’hommes comme on le ferait d’outils. Argument malicieux : « ayant exterminé ceux de l’Amérique » : doublement tendancieux : d’une, les Européens s’octroient droit de vie, de mort ou d’esclavage sur les autres peuples, de deux, c’est de leur faute alors. Argument économique et historique.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Argument économique. En décalage avec la portée de l’acte. Montre aussi qu’il ne s’agit que d’argent et pas de sentiment humain. Signifie aussi à la conscience de l’homme ce qu’il conviendrait de faire puisqu’il ne s’agit que d’argent.
Le fait que ce soit du sucre rabaisse aussi l’argument économique, le sucre n’étant pas une denrée nécessaire et vitale. Il ne s’agit finalement que de gourmandises. Et cette gourmandise est mise en balancement avec l’esclavage.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre.
Argument physique qui n’est pas étayé scientifiquement et qui sous-entend un modèle européen de référence. On ne voit pas non plus la pertinence à juger une personne sur l’aspect de son nez, ni même si cette apparence existe réellement. La précision « des pieds jusqu’à la tête », inutile, joue sur le ridicule de ce jugement.
Fonctionne sur le cliché et en insistant dessus, le montre et le dénonce.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.
Dieu n’est pas un « être » et ne peut être qualifié de « très sage » comme on le dirait d’un petit enfant. C’est une entité à laquelle les hommes sont soumis. La structure de la phrase indique de même la moquerie, « une âme », « surtout une âme bonne », gradation dans les propos, opposée à « un corps tout noir » expression qui semble imiter des propos enfantins. Rappelons que la religion n’implique pas de différences entre les hommes, ce sont ces derniers qui se réclamant de dieu, posent pourtant ces discriminations.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une manière plus marquée.
Argument culturel, d’autres peuples ont fait pire, comme les peuples d’Asie qui s’appuient sur l’esclavage également, et les eunuques. Le parallèle est violent, puisqu’il met sur le même plan l’esclave et l’eunuque. Mais les eunuques avaient des fonctions officielles et importantes. Violence de l’acte de castration peut faire réaliser la violence de l’esclavage aussi. On peut se demander aussi ce que signifie « de manière plus marquée » : est-ce à dire que l’esclavage est pratiqué de façon encore plus nette que la castration ?
Ce n’est pas « naturel », ironie de l’auteur puisqu’il n’est pas naturel de penser cela. Attire aussi l’attention sur ce fait en le mentionnant. Après l’argument théologique, l’argument de la nature, donc opposition ou complémentarité ?

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Ironie ; « on peut » sous-entend qu’on peut aussi penser le contraire ; l’argument est fallacieux également. Renvoie à un autre argument historique, les Égyptiens. Pas connus pour être de grands philosophes mais pour pratiquer l’esclavage.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.
Fait historique : les esclaves étaient attirés par les esclavagistes avec des colliers de verre. Les esclavagistes et les esclaves sont mis sur le même plan : si les esclaves sont attirés par les colliers, les esclavagistes le sont par l’or. Relative valeur de l’or aussi. « d’une si grande conséquence », valeur économique à nouveau.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
Fait allusion au fait que la religion enseigne que les hommes sont égaux. Rappelle ici les valeurs chrétiennes et le paradoxe des esclavagistes. « Il est impossible », montre aussi les limites du raisonnement lorsque la réflexion dessert les intérêts : ce n’est pas impossible, mais cela remet en cause des pratiques. « nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens », grave accusation

Des petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains : car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié.
« Des petits esprits » renvoie à un jugement de valeur assez commun mais il désigne ici une « injustice » mentionnée comme telle. Il s’agirait ici de la propension des princes à agir contre l’injustice, mais sont-ils connus pour cela puisque l’auteur mentionne des « conventions inutiles » ? Attaque contre le pouvoir qui règne en jugeant au jour le jour sans s’occuper de problèmes plus généraux mais plus graves.
« miséricorde » et « pitié » renvoient au vocabulaire religieux, ils rappellent les valeurs chrétiennes auxquels sont soumis les princes (droit divin) et le peuple. En apparaissant en dernier, ils marquent ce qui sous-tend le texte entier.
Présence de nombreux arguments qui sont repris puis tournés en ridicule.


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