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Commentaire de texte - Voltaire, L’Ingénu, Chapitre 1

Le discours philosophique de la lune

samedi 12 mai 2012, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: Education :: Littérature :: Roman ::

Vous trouverez ci-dessous des éléments de commentaire pour le chapitre 1 de L’Ingénu de Voltaire, du début du chapitre à "lui répondit le jeune homme". Bonne lecture.


  L’Ingénu , Chapitre 1,

Du début à « lui répondit le jeune homme »

Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa sœur rencontrèrent un Huron

Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences et s’en retourna en Irlande par le même chemin qu’elle était venue. Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun sait.

En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa sœur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seul bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie ; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusait avec Rabelais ; aussi tout le monde disait du bien de lui.

Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elle eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge de quarante-cinq ans ; son caractère était bon et sensible ; elle aimait le plaisir et était dévote.

Le prieur disait à sa sœur, en regardant la mer : « Hélas ! c’est ici que s’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-sœur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate l’Hirondelle, en 1669, pour aller servir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore. — Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-sœur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit ? Il est certain que si elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie : c’était une femme charmante ; et notre frère, qui avait beaucoup d’esprit, aurait fait assurément une grande fortune. »

Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la marée : c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa sœur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’on avait pour elle.

Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élança d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage de faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regards du frère et de la sœur. Il était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée ; l’air martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau des Barbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était un gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère ; il en but avec eux ; il leur en fit reboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel que le frère et la sœur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait voulu voir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, et allait s’en retourner.

Monsieur le prieur, jugeant à son accent qu’il n’était pas anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était. « Je suis Huron », lui répondit le jeune homme.

Pour le texte intégral sur wikisource

 Présentation

- Qui parle ?

Le narrateur donne les pensées de certains personnages (« grande envie » ; « fut très choquée » ; « pas dans l’usage ») : focalisation omnisciente (sait tout).

Il s’agit d’un conte, un genre très prisé au XVIII, au Siècle des Lumières, dont le rôle est de divertir (le conte) et d’instruire (philosophie). Par l’intermédiaire du conte, les écrivains combattaient les pouvoirs trop oppressifs mais cherchaient également à provoquer une réflexion. Vertu philosophique : la raison. Le registre du texte est polémique (avec humour).

- À qui ?

Le conte suppose la complicité du lecteur à qui toutes les allusions sont adressées.

- Comment ?

  • Figures de style

Limite de la lapalissade et raisonnement absurde « s’il n’avait pas été tué » « s’élança d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons » : exagération ou image ?

  • Modalisations (verbes, adjectifs qui traduisent la présence du narrateur) : jugements sur le prieur
  • Champs lexicaux (mots groupés autour d’un même thème) : autour de la religion
    Personnages : d’abord description pour le Huron – traits de caractère pour les autres
    Texte argumentatif proche de l’apologue (court récit avec une morale). Passages descriptifs.

- De quoi ? D’une rencontre entre deux personnes, un prieur et sa sœur, avec un huron.

- Pourquoi ? Il s’agit de l’incipit du récit, chargé de présenter les personnages, la situation. Dans cet extrait, Voltaire entreprend de mêler éléments merveilleux et satire sociale, de mélanger les genres pour susciter une réflexion chez le lecteur.

Problématique : Vers la définition d’un genre, entre conte, conte philosophique et roman d’apprentissage à venir

 Introduction

Incipit et ouverture d’un récit à venir, cet extrait nous présente ceux qui vont constituer les personnages de la trame narrative. Leurs habitudes également, leurs choix de vie. Mais se dessine dans ce récit un genre particulier, entre détournement et art de conter. Pourquoi dès lors concilier les deux, et comment ?

 I) Des éléments du conte traditionnels revus et corrigés

Un conte traditionnel s’entoure d’invariants, de motifs plus ou moins attendus par le lecteur et qui lui permettent aussi, de reconnaître ce genre.

a) Entre éléments merveilleux et ancrage spatio-temporel

- La légende de Saint Dunstan permet l’évocation d’éléments merveilleux : la montagne qui bouge et qui retourne à son point de départ. Mais elle suscite l’amusement du lecteur, pas sa ferveur.

- la date est indiquée. Le lieu est d’abord désigné : « à la baie de Saint Malo » mais également flou « dans ces quartiers-là ». Le lieu suivant de la rencontre n’est pas indiqué, « sur le bord de la mer ». Nous sommes donc dans un espace à la fois vaste et restreint mais non défini.

Quelques éléments du conte traditionnels apparaissent ainsi dès la mise en route du récit. Au-delà de la situation et d’éléments antérieurs au récit, des caractéristiques du conte s’observent également dans la représentation des personnages.

b) des personnages remarquables

Ce sont des personnages qui possèdent une force et une fonction au sein du récit

- Les seuls lieux identifiables sont ici la mer, dans son étendue qui ne permet pas de la circonscrire, et le prieuré. Le premier personnage, hors Saint Dunstan, est représenté sous la personne d’un prieur, de bonne réputation « tout le monde disait du bien de lui ». Le portrait de sa sœur s’attarde sur ses qualités morales.

- les deux premiers personnages du récit ont connu des évènements dramatiques, le départ d’un frère et de son épouse, sans doute décédés.

c) le dépaysement, confrontation de deux mondes

La rencontre entre ces deux personnages, un peu limités à leur monde et à leurs pratiques (religieuses notamment) est dérangée.

- les évènements déjà mentionnés. Dans la tradition du conte, ce dernier se termine bien. Il est donc possible d’imaginer une fin paisible comme le laisse entendre le début du récit.

- L’arrivée d’un étranger représente une péripétie. Elle intervient dès la deuxième page du récit et ouvre donc le récit vers une expérience nouvelle. Le Huron fait l’objet d’un traitement particulier puisque son personnage est d’abord présenté physiquement, avant même l’apparition de la parole. Il représente à la fois le dépaysement (notons la bizarrerie de sa tenue) et le renouveau d’une existence même s’il apparaît comme une impulsion donnée au récit.

En utilisant des éléments traditionnels du conte, le récit permet aux lecteurs de reconnaître un genre tourné vers l’amusement. Mais ce conte, au sens où le pratique Voltaire, est philosophique, c’est-à-dire qu’il donne à réfléchir. Quel sera alors le sens de sa réflexion ?

 II) une satire en marche

a) Mise en route du récit

Le récit s’engage comme un conte mais bientôt, des éléments viennent déstabiliser le lecteur, lui indiquant qu’il s’agit d’un conte d’un genre particulier.

- le paratexte nous indique en effet le nom de l’auteur, « tiré des manuscrits du P. Quesnel », (successeur du grand Arnaud –fondateur du jansénisme- à Port-Royal). Dès les premières lignes du titre, Voltaire sous-entend donc que son récit est faux. Pourtant, le sous-titre précise l’inverse, mentionnant qu’il s’agit d’une « Histoire véritable ». Entre les deux versions, le lecteur comprend qu’il doit s’attendre à une polémique.

- le sérieux du paratexte est contredit par les premières lignes évoquant une montagne voguant sur les flots pour en revenir à son point de départ. Cet élément merveilleux déstabilise autant le lecteur que le récit. Lui donne aussi une personnalisation (« lui fit de profondes révérences »). Marque le début d’une critique de la religion qui prend son ampleur avec le commentaire « saint de profession ».

Si les premières lignes du récit jouent de l’ambiguïté, la présentation des personnages, en revanche, s’appuie plus nettement sur la moquerie.

b) Présentation des personnages : des traits bien marqués

- la présentation des personnages est ainsi curieuse. Le personnage du prieur est en effet désigné comme un « excellent ecclésiastique » mais ses qualités sont attribuées à ses succès féminins passés et à ce qui détourne de la pratique religieuse, donc à quelque chose de négatif. De même, sa « grande considération » n’est due qu’à sa capacité à supporter les beuveries. On retrouve ici un peu du personnage du baron dans Candide. Ses qualités intellectuelles sont également moquées puisqu’il mêle Saint Augustin et Rabelais.

Sa sœur est peu représentée, même si une moquerie se note quant à son âge et sa « fraîcheur ». Une certaine ironie pointe également sur la conjonction « et » qui lie « le plaisir et était dévote », les deux qualités n’étant pas de même nature, voire opposées. Sa réflexion quant au devenir possible de sa belle-sœur ne la désigne pas non plus comme une intellectuelle. Enfin, notons son orgueil à ne pas être digne d’attention pour les marins anglais.

- le Huron, nous l’avons dit, représente lui le dépaysement. Mais face au prieur et à sa sœur, quel est le personnage le plus étrange ? Sa description nous livre le portrait d’un jeune homme aux vêtements étranges mais dont le comportement est civilisé, plus que celui des Anglais (il salue). Son visage, sous l’angle de l’oxymore « air martial et doux », son attitude « si simple et si naturel[le] » le présente comme quelqu’un d’attachant. On retrouve encore ici un peu de Candide, sans l’ironie.

En opposant ainsi le Huron, celui qui représente l’étrange, comme civilisé et courtois face à deux autres personnages plus discutables quant à leurs qualités, le récit s’engage dans un retournement des positions. Il recèle aussi une force satirique.

c) Satire

Cette satire touche à plusieurs cibles.

- elle renvoie à la satire sociale lorsqu’elle détaille les qualités du prieur et de sœur. Ces derniers sont en effet des notables. Ils sont également, de par leur statut, censés être des exemples à suivre mais ceux qu’ils proposent s’appuient sur l’orgueil ou les débordements.

- dans la même veine, la satire est religieuse puisque le récit s’attaque dès les premières lignes à ses représentants. Nous avons mentionné le prieur et son attitude, la religion étant rappelée à côté des débordements, par rapprochement et balancement d’opposition. Mais le récit commence également par la satire d’un saint, « par profession ». En rabaissant la sainteté, donc ce qui fait l’objet d’une longue vie de dévouement puis d’une longue procédure, à l’exercice d’une profession, le récit engage une critique acerbe contre les plus hauts représentants de l’église.

- plus rapidement se note aussi une pointe contre le comportement des Anglais, peu civilisés.

Le récit s’engage ainsi dans la satire d’un monde et d’un comportement, que ce dernier soit religieux ou de civilité.

 Conclusion

L’incipit de ce récit s’engage ainsi sous une double charge. Amuser, par l’intermédiaire plaisant du récit lorsqu’il emprunte au conte. Mais se moquer également, lorsqu’il livre une charge féroce contre ce monde civilisé qui rencontre l’inconnu. Dans ce monde civilisé, les autorités religieuses ou sociales sont stigmatisées, ridiculisées par une description faussement élogieuse de ses représentants. L’incipit de ce récit se place ainsi dans le registre du conte, censé amusé et divertir pour délivrer une morale. Mais pas seulement. Le conte philosophique tel que l’entend Voltaire se met aussi au service d’un certain refus des pouvoirs irrépressibles et injustifiables.


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