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Voltaire, "Candide", chapitre 30, Commentaire

De « Candide, en retournant dans sa métairie » à la fin.

lundi 27 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


"CHAPITRE 30
CONCLUSION

Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. — Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez... — Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. — Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât, ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. — Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

Extrait de Candide ou l’optimiste - de Voltaire

Problématique : quelle est la portée morale du conte ?

I la satire du philosophe Pangloss
Candide, tout au long du conte, a été témoin d’évènements tragiques. Tandis que sa vision change et qu’il s’interroge, celle de Pangloss semble figée.
- à une réflexion simple de Candide quant au bonheur, Pangloss ne peut s’empêcher de rebondir et fait preuve d’une érudition déplacée. Sa longue énumération de noms bibliques, composés de noms israélites donc étranges pour le lecteur de l’époque, ne le place cependant pas parmi les intellectuels. Il apparaît plutôt comme ridicule, incapable de fournir une réponse simple sans faire montre de sa suffisance. L’adresse « vous savez comment » est purement rhétorique et ne sert qu’à relancer ses propos. Sa démonstration est insuffisante « selon le rapport de tous les philosophes », « car quand l’homme ».
- La parole faussement érudite ne semble pouvoir s’arrêter. Il place une citation latine, toujours dans le but d’asseoir ses compétences. Le contraste entre les phrases courtes de Candide et de Martin et la longueur de ses phrases à lui montre qu’il est ici ridiculisé, désigné comme celui qui parle pour ne rien dire ou se sert des paroles des autres pour placer sa propre parole, considérée comme absolue.
- enfin, en toute fin d’extrait, il justifie sa philosophie au regard des évènements passés. L’anaphore autour des « si » et la longueur de la phrase, entrecoupée de remarques d’un registre familier, donne une impression de discours lassant. Son discours se termine par la mention de la nourriture, en un curieux rapprochement d’avec la philosophie : même si cette mention illustre le bonheur simple auquel prétend Candide, Pangloss a jusqu’à présent plus parlé qu’observé.
Pangloss apparaît ici comme un incorrigible pédant qui ne prend aucun recul par rapport aux évènements, qui ne fait pas évoluer sa pensée, c’est-à-dire le contraire de ce qu’on attend d’une philosophie, la sagesse par excellence qui se doit d’observer le monde et d’y participer. Son attitude face à la parole de l’autre est également un déni de la philosophie puisqu’il n’écoute que pour parler, asséner ses propres vérités. Son rôle de pédagogue est maintenu mais sa parole tourne à vide puisque son ancien élève semble maintenant capable de lui opposer une parole construite.

II la leçon de Candide
Candide semble en effet tirer un enseignement de ce qu’il voit et entend.
- Au début de l’extrait, il reste songeur après le discours d’un homme rencontré peu auparavant et qu’il lui a livré son secret du bonheur. Son attitude est déférente, par la mention d’un « bon vieillard » qui qualifie un être de sagesse (la vieillesse est souvent associée à la sagesse) et par le qualificatif qui reconnaît sa valeur. Son attitude est celle de l’écoute et de la réflexion, puis de la conclusion. En comparant le sort de cet homme à celui de plusieurs rois, il établit une échelle de valeurs en proportion du rang et démontre ainsi qu’il est capable de raisonner, de comparer également.
- Ses réponses courtes à Pangloss marquent l’écart se creusant entre les deux hommes. Son « Je sais aussi », qui ramène Pangloss à l’essentiel, est affirmatif et en même temps posé « il faut ». Sa deuxième réponse à Pangloss, en construction parallèle à la première, conforte cette impression de maturité mais également de fermeté face à Pangloss et à ses tergiversations.
- son monde se construit sur un modèle de société idéale, où l’expression « toute la petite société » prend double sens. Elle est une « société », un rassemblement de quelques individus, et en même temps l’association de plusieurs « chaque » pour former un tout (chaque + chaque). L’expression paraît presque affectueuse mais trahit aussi la cohérence que suppose cette organisation. Celle-ci, détaillée, apporte un rôle à chacun et permet aussi à Voltaire de délivrer sa propre leçon.

III la leçon de Voltaire
Le conte se termine en effet par une sorte de conclusion générale qui permet au lecteur de connaître la destinée de chacun.
- la répartition des tâches au sein de cette société permet d’en mesurer l’organisation mais montre aussi l’humour de Voltaire : en assignant à chacun une place déterminée, il n’épargne pas les coups de griffe. Cunégonde est ainsi présentée par une opposition « bien laide mais elle devint » qui ne s’appuie sur aucun raisonnement logique. Les piques de la périphrase « Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendit service […] et devint même honnête homme » se chargent ici de rappeler qu’il s’agit d’un conte avec une morale quant à l’évolution des personnages, leur capacité à tirer des enseignements de la vie.
- le récit d’apprentissage se termine sur la maturité gagnée du personnage, capable d’opposer, sinon un raisonnement, du moins une réponse aux propositions farfelues de Pangloss. En choisissant le travail de la terre, il se tourne vers des valeurs plus pragmatiques mais peut-être aussi plus utiles. Face à la parole vaine de Pangloss, il oppose le travail de ses mains.
- la remarque de Martin, en insistant sur la valeur du travail, dépasse la conception de Candide. Ce travail est pour lui « le seul moyen de rendre la vie supportable ». L’emploi du qualificatif est ici presque douloureux, il renvoie au pessimisme, à l’inverse donc de la philosophie de Pangloss mais ancre aussi le lecteur dans un monde réel. Plutôt que de « raisonner », sous-entendu à la manière de Pangloss, il s’agit de travailler à rendre la terre habitable, dans tous les sens du terme.


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