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Aube d’Arthur Rimbaud - commentaire

Le poème du 24

samedi 24 janvier 2009, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour le poème du 24, un poème en prose d’Arthur Rimbaud issu des Illuminations, Aube. Nous esquisserons quelques pistes d’analyse en essayant de montrer en quoi ce poème en prose s’apparente bien à une illumination. Encore une fois, c’est une analyse toute personnelle que nous vous proposons et qui effleure seulement la richesse du texte sans forcément se soumettre à la rigueur d’un vrai commentaire de texte.


 Le poème

Aube

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

 Présentation

Arthur Rimbaud (1854-1891) appartient à ces trajectoires poétiques dans lesquelles la vie de l’auteur fait lire avec émotion et interrogations ses textes. Entré en poésie très jeune et sorti de poésie très jeune (on donne toujours l’âge de 21 ans), Arthur Rimbaud, poète maudit (et maudissant) a laissé un ensemble de poésies dont la plupart s’organisent en trois temps principaux : Poésies, Une Saison en Enfer et Illuminations.

Le terme "illumination" possède au moins un sens concret et un sens figuré.

Il renvoie d’abord au fait d’éclairer, pour ce sens les dictionnaires le Littré et de l’Académie française donnent l’exemple suivant : "L’illumination de la Terre par le Soleil".
Le sens figuré du terme renvoie tout d’abord au vocabulaire religieux pour désigner la révélation de Dieu à un individu, la lumière qu’il répand dans l’âme d’une personne.
Le sens figuré renvoie également à l’idée d’une inspiration soudaine.
Mentionnons encore que le terme désigne également certain type d’enluminures, car ce n’est pas sans pertinence pour d’autre poèmes des Illuminations.

Pourquoi commencer par ce jeu de définitions ? L’on peut supposer qu’un titre a un sens et vient éclairer les textes tout comme les textes éclairent le titre. Par ailleurs, des études ont formulé l’hypothèse que certains poèmes de Rimbaud se construiraient pour une part sur un jeu autour de la polysémie d’un mot.

A travers une approche linéaire, nous nous demanderons en quoi ce poème est bien "Illumination" et nous nous interrogerons sur la nature de cette illumination.

 Pistes pour un commentaire

Le titre du poème inscrit d’emblée le texte dans un temps de l’entre-temps, entre la nuit et le jour, mais évoque également l’idée d’un réveil, quelque chose qui commence.

Nous verrons comment l’hésitation tout comme l’expérimentation du monde travaille le texte.

Le "je poétique" est dès l’orée intégré à ce processus de levé du jour. Le "je" commence le poème et introduit une relation physique, charnelle à l’aube ainsi personnifiée.

Polysémie de cette phrase lancée :

- embrasser l’aube d’été peut signifier, et cela s’inscrit bien dans la suite du texte qui présente le "je" comme un marcheur, être au moment de l’aube dans la nature et lui ouvrir les bras au sens propre, l’accueillir.

- c’est aussi faire de l’Aube une femme que l’on salue d’un baiser, esquissant éventuellement l’idée d’une relation amoureuse.

A retenir : la confusion des plans concret/abstrait, temporel/spatial pour traduire la plénitude première de cette expérience.
Embrasser est un geste dans l’espace et qu’embrasse-t-on si ce n’est d’abord le moment ? Néanmoins l’Aube vient ici désigner plus que le moment, la nature au moment du levé.

S’ensuit sur un mode descriptif la vision du "je" sur ce qui l’entoure : énumération dans une suite de phrases au rythme irrégulier. C’est le premier stade, le "je" ne vient que d’apparaître, si l’aube était déjà mentionnée, la nature est à ce moment du texte encore une nature de la nuit :

  • "rien ne bougeait encore"
  • "morte"
  • "camps d’ombres"

En opposition à cette vision nocturne, le "je poétique" est celui qui est en vie, en mouvement :

  • "j’ai marché"
  • "réveillant"

Le "je poétique" devient alors l’auteur du réveil du monde, les adjectifs qui accompagnaient les éléments naturels renvoyaient au sommeil et à la mort, tant que la présence du "je" n’avait pas encore traversé l’aube, mais dans son mouvement, il entraîne avec lui les éléments, désormais accompagnés de qualifications associées à la vie et au mouvement :

  • "haleines vives et tièdes"
  • "regardèrent"
  • "se levèrent"

On peut ici penser à un "je" qui s’approcherait d’un dieu, donnant la vie plus que seulement réveillant. L’image d’Orphée émouvant les rochers de son chant n’est pas loin non plus.

Se continue alors, dans cet éveil furtif, la personnalisation généralisée du monde, venant traduire le dialogue entre le "je" et l’alentour, le je recevant l’extérieur tout comme l’extérieur semble recevoir du "je". Une fleur parle et dit son nom.
Le contexte d’écriture est presque celui du conte, tout le moins sommes nous dans un registre qui joue avec le merveilleux.

Et la lumière continue de se répandre : "déjà emplis de frais et blêmes éclats".

Le mouvement semble alors prendre de l’ampleur, on ne dit plus seulement son nom, on rit, le désordre s’installe :

"wasserfall blond qui séchevela à travers les sapins" : il s’agit d’une chute d’eau, où le blond renvoie sans doute aux lueurs qui viennent déjà s’y refléter. La personnification (par le biais de la référence à la chevelure) permet ici de traduire les mouvements embrouillés de l’eau qui coule à travers les sapins.

A noter l’emploi particulier des temps, notamment du passé simple, qui apporte rythme et rupture.

Enfin, le "je poétique" rencontre cette femme-nature qu’il a d’abord embrassée : "la déesse".
Le mouvement d’ascension du "je" et de son regard "à la cime" est pendant au mouvement du soleil qui se lève.

Le "je poétique" continue de se présenter comme le dieu simple, simple marcheur, qui rit mais qui vers tous se tournent, le dieu qui réveille le monde :
"je levai un à un les voiles".

Le poème prend alors un ton amusé, le dieu y deviendrait satyre, mélangeant également les références mythologiques voire bibliques aux éléments les plus simples : le "je poétique" se fait garçon de ferme "agitant les bras" (expression qui nous renvoie à l’un des sens de "j’ai embrassé", mais de manière un peu dégradée), "dénonçant au coq".

En même temps, cette dénonciation au coq est aussi une façon de construire un récit d’origine, venant expliquer l’état d’une chose. Alors que le parcours du "je poétique" est raconté sur le mode singulatif (une chose qui est dite comme n’arrivant qu’une fois), le "je poétique" se pose comme celui qui est à l’origine du chant du coq, symbolisant l’arrivée du jour.
La mythologie se mélange à l’amusement voire à l’ironie (ne peut-on pas lire ce texte comme une version un peu renversée de la belle matineuse de Vincent Voiture ?)

La métaphore-personnification de l’aube en déesse se poursuit, transformant l’arrivée du jour en un jeu d’Olympe où les dieux seraient vraiment très humains :

la marche se poursuit de façon dégradée en une course titubante, "courant comme un mendiant". Et l’on retrouve toute l’ambivalence du poème, ambivalence qui vient nous traduire le moment, ce passage des choses, certes mais qui s’amuse aussi. S’associent mendiant et "quais de marbre".
Les balancements entre les univers sont nombreux si l’on prend en compte également le passage de la dimension humaine à la dimension spatiale telle qu’elle est impliquée par :

  • "je levai un à un les voiles"
  • "elle fuyait parmi les clochers et les dômes"

Le poème peut se lire de façon intéressante sur un mode concret avant de pouvoir se lire bien entendu sur le mode de la métaphore. Dans les deux cas, les images sont motivées, appelées par la vision du voyant revendiquée par Rimbaud.

Le "je poétique" a la dimension d’un géant pour pouvoir lever ainsi les voiles, et l’on pense aux représentations des vents incarnés dans des dieux dont on voit la tête soufflant sur une Terre bien petite. La déesse aussi a cette magie des dieux, courant dans les airs plus que fuyant sur terre.

Ces images sont motivées par l’impression d’une aube s’évaporant.

Le cheminement (ou l’expérience) se poursuit : "en haut de la route". Peut-on parler de cheminement amoureux ? Il est plus certain que l’on puisse parler d’expérience du désir, dans laquelle le "je poétique" est à la fois le possesseur et le possédé, suivant en irradiant de ses pouvoirs, une déesse qui se refuse à lui.

Et l’on retrouve le sens de "j’ai embrassé" dans "je l’ai entourée", reprenant et poursuivant la dimension charnelle dans "et j’ai senti un peu son immense corps".
On pourrait y voir le récit d’une expérience amoureuse mais nous préférons y voir le récit d’une expérience d’abord tout simple, celle du plaisir du contemplateur de l’aube, qui contemplant devient partie de cet éveil et le ressent comme plénitude, mais prompte, car déjà l’entre-deux se finit et le jour se pose, dur.
Cette expérience est aussi le récit d’une relation plus cosmique, celle d’une furtive adhésion au monde : il n’est pas question seulement de "corps" mais d’"immense corps" et de sentir oui mais "un peu" seulement. L’expérience est bien entendu poétique.

Mais vient la chute, physiquo-métaphorique d’abord : "L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois", puis textuelle : "au réveil il était midi".
Un peu sur le mode de la nouvelle ou du sonnet, cette chute appelle la relecture. Ce que le lecteur a lu serait en fait un récit onirique, expliquant sa dimension merveilleuse mais aussi les quelques éléments de dégradation, quand le rêve s’agite et que le dormeur ne le sera plus.
Le "je" ne s’inscrit d’ailleurs pas dans la dernière phrase (tournure impersonnelle), ce je, le dieu du jour aux multiples facettes, n’appartenant qu’à l’univers onirique ?

 Conclusion

Si le poème Aube est une illumination, c’est d’abord de par son thème, le récit voire le double récit (triple ?) d’un éclairement :
- celui du monde par ce "je-dieu soleil"
- celui du "je" qui se réveille
- celui du lecteur qui comprend que l’expérience narrée "n’était qu’un" rêve ?

Enfin, si illumination il y a, c’est en raison de l’expérience esthétique et poétique d’un monde vu sur le mode onirique, un mode de visions, d’images, mêlant les niveaux d’existence, un monde d’hallucinations lumineuses.

Poursuivez votre lecture :

- Verlaine, Le bruit des cabarets, la fange du trottoir - Commentaire

- Baudelaire - A une passante - Commentaire

- Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine - Commentaire

- Tourments sans passions passions sans pointure, poème anonyme - commentaire


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+ Répondre à cet article (3 commentaires)
  • Aube d’Arthur Rimbaud - commentaire

    27 mai 2009 12:03, par Titeflo

    Tres bon résumé et très bonne analyse, ça m’aide beaucou ! Merci beaucoup !

    Répondre à ce message

  • Aube d’Arthur Rimbaud - commentaire

    30 septembre 2011 18:13, par Alain Star

    Je propose une autre interprétation qui me semble pas mal. Il fallait voir la lutte entre rêve et réalité. L’aube, l’enfance, la merveille sont menacés de disparaître sous les coups du zénith qui symbolise la lumière objective et impersonnelle. Le poète est l’ami de l’aube, mais cette déesse (la lumière au corps immense) n’est pas son amie. Il la chasse. Il faut distinguer plusieurs degrés de lumière, comme il y a des étapes de la vie. Plusieurs soleils, plusieurs vies. De graves et d’heureuses illuminations. La lutte est tragique puisqu’elle est perdue d’avance, tout comme le soleil monte vers le zénith, l’enfant deviendra adulte et perdra ses chères illusions. Le zénith tue l’enfant comme l’aube. Le titre d’illuminations au pluriel convient parfaitement à ce poème qui met en jeu deux illuminations contradictoires, réalité et rêverie. Au réveil, le poète n’est plus lui-même, il est midi. Toutefois pour ne pas désespérer, on peut imaginer une suite au poème. Car le soleil n’aura pas fini sa course, il se couchera, et réapparaîtra comme au début du poème. L’enfance et l’émerveillement pourraient aussi ressurgir. Comme le soleil n’est pas permanent. Rimbaud constate peut-être que l’illumination n’est pas unique et une bonne fois pour toutes. Mais qu’il y a des illuminations, comme des éclairs épars sur le ciel, comme les poèmes sur la page s’arrêtent et reprennent. "Même répété, l’acte est vierge" dit René Char. Pour émerveiller, le poète est désaccoutumé. Comme dit Gide : il a le don de la rencontre. La Poésie est morte, vive la Poésie !

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